1

Je remontai enfin jusqu’à mon appartement. L’escalier puait la pisse, une odeur de sueur transpirait des murs défraîchis. Je remarquai des traces de sang séché incrustées dans les affiches à moitié déchirées qui tapissaient la cage. Je me demandai qui pouvait bien avoir l’idée de coller ça ici ; qui passait là à part moi maintenant ? La vieille du cinquième ne sortait plus – elle était probablement en train de croupir dans un canapé moisi ; quant aux autres, ils s’étaient tirés depuis longtemps ; sans doute espéraient-ils trouver mieux ailleurs ; on peut rêver ; il y avait quoi d’autre à part la même chose… Moi, j’y vivais toujours. Pour quelles raisons ? Je n’en sais rien. Le quartier peut-être. Au moins, c’était animé. Les gens n’y voyaient que les vols et les agressions, moi, j’y voyais les gens.

Je rentrai enfin. J’aurais apprécié un peu de silence, mais la rue était comme d’habitude agitée. Je déposai mon bazar à l’entrée ; un tas de babioles récupérées en fouillant les alentours. Ça m’étonnait toujours, mais malgré les années, je dénichais encore des trucs à refourguer. Heureusement, sinon je ne sais pas comment je me serais rempli l’estomac. Mon « chez moi » n’était pas ce que l’on pouvait qualifier de coquet, il se résumait à une pièce où je dormais, mangeais, cuisinais ; évidemment, je ne m’y lavais pas – pour ça, il aurait fallu avoir de l’eau. Quant à mes petites affaires, je me débrouillais pour les faire dans un sac que je balançais dans la décharge improvisée à quelques mètres. Les jours de mauvais temps, je pissais à la fenêtre, les autres, je prenais la peine de descendre.

Par chance, ce jour-là, j’avais mis la main sur une bouteille. Un bordeaux intact. Pas de la grande vinasse, mais en l’ouvrant, je compris que c’était buvable. Je conservais un verre à pied que j’utilisais pour les occasions particulières. Trouver du rouge en faisait partie. Je l’essuyai à la va-vite et versai la noble gnole à l’intérieur. J’observai sa teinte à la lueur du soleil couchant, elle avait des reflets rubis. Je respirai son parfum comme s’il s’agissait d’un grand cru classé et trempai mes lèvres dans le nectar. Je pensai qu’il avait du corps et de la chair. En réalité, je n’y connaissais rien ; en tout cas, il me semblait bon. Je venais de siphonner les trois-quarts de la bouteille, quand j’entendis un cri. En général, je mettais ça de côté – une certaine heure passée, ça braillait dans tout le quartier –, mais je ne sais pas pourquoi – peut-être parce que j’étais un peu bourré –, je me levai pour jeter un œil. Depuis, chaque jour, je me demande pourquoi, je ne suis pas resté tranquille à cuver dans mon fauteuil pourri ; je n’en serais sans doute pas là aujourd’hui… J’entrouvris les rideaux – enfin, si l’on pouvait les appeler encore comme ça. C’est à cet instant que je l’aperçus. Cette personne qui s’apprêtait à bouleverser mon existence.

Elle était mal-en-point. Deux gars l’avaient coincée contre le mur d’en face et s’apprêtaient à se défouler sur elle ; malheureusement, dans tous les sens du terme. J’écartai davantage le tissu suspendu. Je savais que si je n’intervenais pas, j’avais toutes les chances de la retrouver là demain matin ; morte ou à moitié morte ; un détail quand personne ne peut soigner vos blessures. Cette saleté de vinasse me fila un courage que je n’aurais probablement pas eu en d’autres occasions. La rue était sombre désormais, la pleine lune éclairait à peine les trois individus. Si je ne m’étais pas manifesté, il ne m’aurait sans doute jamais repéré. De toute façon, au départ, rien ne les intéressait à part elle. J’ouvris la fenêtre et criai maladroitement : « Laissez-la tranquille ! » Je n’étais pas très inspiré, ma tirade grotesque n’inspira pas grand-chose non plus. L’un des deux gaillards se retourna pour me répondre : « Rentre chez toi le vieux ou t’es le prochain sur la liste ! » Le vieux ? Je mettais ça sous le compte de l’obscurité. Ce petit con me traitait de vieux, je venais d’avoir quarante ans. Inspiration et excitation faisant bon ménage, je ripostai : « Lâche-la ! Ou c’est toi le prochain, sur “ma” liste ! » J’insistai sur le « ma » comme un gamin dans une cour de récréation. Ils éclatèrent de rire. J’étais pourtant sérieux. Le plus grand attrapa la fille par les cheveux. Je dis « fille », mais je ne la distinguais pas suffisamment pour évaluer son âge. D’ordinaire, je savais ma verve bien sentie, mais je décidai de l’agrémenter d’arguments plus percutants. Je disparus un instant. Trop long. À mon retour, je retrouvai la dame à moitié dénudée, les vêtements déchirés. Je n’étais plus à la fenêtre, mais à la porte de l’immeuble. En bas cette fois. Je me raclai la gorge pour signifier ma présence. La victime se débattait en vociférant ; sans pleurer pour autant. Les insultes fusaient comme les balles d’une kalach. Celui qui m’avait répondu un peu plus tôt m’observa. Il tenait un couteau ou un rasoir, je le distinguais difficilement. J’étais dans l’ombre, encore moins visible. Je n’attendis pas qu’il arrive. Pour quoi faire ? Tailler une bavette et le convaincre que ce qu’il faisait était mal. Premièrement, ce type s’en branlait sûrement autant que sa première paire de chaussettes, deuxièmement, c’était lui ou moi. Manque de bol pour lui, ce soir-là, je n’avais pas envie d’y passer. Je basculai le bras en avant et attrapai mon fusil avec l’autre main pour pointer le canon vers lui. J’imagine que si j’avais pu voir ses yeux, j’aurais lu « Merde ! » à l’intérieur. Je lui collai une bastos dans le bide sans réfléchir. Le corps percuta le sol en silence. L’autre me regarda. Elle aussi. Nous savions tous ce qui arriverait ensuite.

La peur se lit au travers des regards, elle vous fige, vous tétanise ; un héritage de la peur de mourir. Plutôt étrange comme réaction ; c’est rarement en restant immobile qu’on échappe à la grande faucheuse. J’imagine que l’arme que je tenais entre les mains terrorisa davantage le freluquet que mon charisme, indéniable au demeurant. Il me fixait comme un lapin aveuglé par les phares d’une voiture. Son pote était au sol ; le sang se vidait lentement du corps encore chaud. Moi, je n’avais pas peur. On craint moins la mort, armé d’un fusil à pompe. Je visais la tête sans réfléchir. On imagine que dans ces cas-là, tout se déroule au ralentit. Non. Tout va très vite. La balle quitte le canon et explose la chair. C’est tout.

Je me retrouvai avec deux corps sur les bras, ce qui au fond avait peu d’importance, je ne risquais pas de voir débarquer les flics pour la simple et bonne raison que les forces de police n’existaient plus depuis un bail. Enfin, les officielles, je veux dire. Il y avait évidemment la bande de Teddy, mais il se fichait pas mal des petits règlements de compte. Sauf quand il s’agissait de ses hommes ; ou de ses femmes d’ailleurs – Teddy était plutôt ouvert à la parité. Je m’approchai de l’inconnue. Elle me regardait d’un air étrange, pas vraiment du genre « merci de m’avoir aidée » ou « sans vous, je serais morte ». Elle ne semblait pas non plus choquée – qui l’est encore aujourd’hui ? Elle s’avança vers moi, les seins bringuebalants, sans pudeur ni timidité. J’eus seulement droit à « Arrête de mater connard ou je t’en colle une ! » Je savais que ce monde ne tournait plus rond depuis longtemps, mais quand même, j’avais des valeurs, mes parents m’avaient appris à dire merci ! Elle se pencha sur le premier cadavre, attrapa son couteau – je le voyais clairement désormais – puis fouilla ses poches. L’argent n’avait plus aucun intérêt, pas plus que les papiers d’identité ; j’ignorais ce qu’elle cherchait. Elle se dirigea ensuite vers l’autre et répéta l’opération. Elle dégageait quelque chose de bestial, d’animal. Elle me fascina immédiatement. Elle sortit un truc de la poche du macchabée. Un morceau de papier jauni et chiffonné, plié en quatre. Elle l’ouvrit, s’attarda un instant dessus et sourit avant de le ranger dans sa culotte. J’imagine qu’elle en portait une sinon le truc serait tombé. Enfin, c’est ce que je me demandai à ce moment-là. Évidemment, je m’interrogeai aussi sur le contenu, mais ça, vous vous en doutez.

Elle était déjà en train de se barrer. Moi, je me retrouvais là, comme un con, avec un fusil à la main et deux cadavres sur les bras. C’est sûr, j’aurais pu rentrer chez moi dormir, mais ça aurait été dommage. Tout ça méritait quand même davantage… Je criai après elle, sans succès. « Dégage ! » fut à peu près tout ce que j’obtins. Son caractère cinglant attisait ma curiosité. J’imagine que ça n’était pas le but ; j’aurais dû le comprendre, putain ! C’était pas compliqué. « Dégage ! » Ça voulait bien dire ce que ça voulait dire. Mais non. Obstiné que je suis (et un peu con, il faut bien l’avouer), je ne l’ai pas lâché, je lui ai couru après. « Mettez ça au moins », lui dis-je en lui tendant ma veste. On est gentleman ou on ne l’est pas. Elle l’attrapa et l’enfila. « T’es bouché ? Je t’ai dit de dégager ! m’adressa-t-elle gentiment.

— C’est quoi le papier, il y a quoi dessus ? lui demandais-je en essayant de suivre son rythme »

J’avais à peine posé ma question que je me retrouvai avec une lame sous la gorge. Je crois que c’était de l’intimidation. Je suppose qu’elle n’aurait quand même pas buté un mec qui venait de la tirer d’affaire. Honnêtement, je m’interroge encore. Quoi qu’il en soit, notre petite entrevue fut vite interrompue. Je me retournai et constatai qu’un groupe passait déjà en revue nos amis abandonnés quelques mètres plus loin. Il ne fallut pas longtemps pour qu’un type nous interpelle. Je ne sais pas s’il distinguait le fusil à cette distance, mais deux zigotos se promenant au clair de lune à cette époque et à cet endroit, c’était plutôt rare. Ma nouvelle copine ôta le couteau de ma gorge et fila en courant dans une ruelle perpendiculaire. Je regardai l’attroupement formé ; facilement une dizaine de personnes. J’ignorais si elles étaient armées et je ne préférais pas l’apprendre. Le magasin de mon arme contenait encore six cartouches et j’en possédais d’autres dans ma veste… Ah, oui, ma veste. Bref, vous l’avez compris, je ne m’attardai pas sur la question. Surtout quand un premier gars commença à s’approcher ; puis un deuxième. Enfin, je vous la fais courte. Je décampai rapidement et suivis le chemin emprunté par celle qui se promenait avec le reste de mes munitions. Elle filait à toute allure sans se retourner. Un vrai chat sauvage. Je lui emboîtai le pas difficilement. On aurait pu croire qu’elle tentait de m’échapper, mais non, elle fuyait ceux qui étaient derrière-moi. Apparemment, je ne lui faisais pas peur. Plutôt étonnant, d’ailleurs. Je venais quand même de dégommer de sang-froid deux types que je ne connaissais ni d’Ève ni d’Adam. Du fait, je commençais à imaginer ce qu’étaient capables de faire ceux qui nous collaient aux talons. J’accélérai. Elle tourna dans un chemin encore plus étroit. Je l’imitai et compris tout de suite qu’il s’agissait d’un cul-de-sac. « Et merde ! » cria-t-elle de rage. Nous savions qu’il était trop tard pour faire demi-tour et les chamailleries peu à-propos. Je saisis mon arme et brisai une fenêtre avec la crosse de mon fusil. Le bruit fracassant résonna probablement à des dizaines de mètres à la ronde. Cette fois, je passai le premier, m’écorchant le bras et la jambe au passage. Elle me suivit. L’endroit était plongé dans une obscurité presque totale. J’avançai à tâtons, jusqu’à ce qu’elle m’emmène vers un orifice totalement noir. Nous y pénétrâmes tous les deux pour nous cacher. J’entendais sa respiration, qui s’apaisa et s’éteignit dès l’arrivée de nos poursuivants dans la pièce par laquelle nous étions entrés.

J’ignorais combien ils étaient. Provoquer un affrontement risquait de nous mener droit au carnage ; je ne pense pas non plus que ma compagne du moment le souhaitait. Elle était plus calme à présent. J’entendais les personnes fouiller autour de nous. Étrangement, elles exprimaient une certaine lassitude. Je crois qu’elles n’avaient que très moyennement envie de nous retrouver. Deux de leurs compères gisaient à deux pas de là. L’un avait égaré la moitié de son visage, l’autre, une part de ses entrailles ; rien de très enviable. Je compris rapidement que nos poursuivants étaient quatre ou cinq. L’un d’eux brisa le silence : « Ils ont dû s’enfuir, laissons tomber.

— Si on rentre bredouille, ça sera pour notre pomme.

— Ça ne sera pas pire que de finir comme Jo et Nathan. Ce type doit avoir un gun long comme mon bras.

— On n’y peut quoi, nous dans cette histoire ? Ils n’avaient qu’à pas jouer au con avec elle.

— Ashâ n’est pas facile ; c’est une vraie tigresse.

— Ça fait combien de fois qu’elle tente de partir ? Elle devait bien réussir un jour.

— Peut-être, mais si on ne la ramène pas, Teddy nous le fera payer. En plus, je crois qu’elle a les codes. »

Les voix résonnaient et se mélangeaient à travers la pièce. «  Et lui ?

— Qui ?

— Le mec qui l’a aidé.

— On s’en tape. On verra plus tard. »

J’étais heureux de constater que je ne les intéressais pas beaucoup. Je connaissais désormais le prénom de ma nouvelle amie et commençais à comprendre ce qui la mettait autant à cran. Essayez d’apprivoiser un animal emprisonné de force, mal traité, il sera peu enclin à vous montrer son affection.

Discrets et furtifs, tapis dans l’ombre comme des bêtes apeurées, nous misâmes sur le découragement de nos chasseurs. Au bout de quelques minutes, le petit groupe rebroussa chemin. Leurs voix s’évanouirent dans le silence de la rue voisine. Nous soufflions enfin. Je profitai de cet instant quasi hors du temps pour me présenter. Je ne la distinguais pas, elle non plus. « Alex », dis-je simplement. Je crus un moment qu’elle s’était volatilisée. « Ashâ », murmura-t-elle finalement. Son ton était plus doux, un peu mélancolique. Nous fîmes perdurer le présent, sans paroles ni gestes. Je ressentais pour la première fois depuis longtemps une forme d’apaisement. Un apaisement de courte durée.

2

Je m’appelle Ashâ. Je ne me souviens plus du monde d’autrefois. Je n’étais qu’une gamine quand tout a commencé à se détraquer. Il paraît pourtant que des tas de gens à peu près censés ont tiré la sonnette d’alarme, ont crié que tout allait se casser la gueule. Mais bon, comme d’hab, personne n’a écouté.

J’ai perdu mes parents assez jeunes. Ça n’a pas toujours été facile. J’ai connu des trucs qu’aucun enfant ne devrait avoir à vivre ; aucun adulte non plus d’ailleurs. J’ai erré pas mal de temps seule. J’ai subi la faim et le froid ; la peur, la tristesse et le découragement. Être une femme était sans doute difficile par le passé ; ça ne s’est pas arrangé. Lorsque vous ne mangez plus, que vous êtes prêtes à laper l’eau d’une flaque boueuse, vous oubliez ce que le mot « humain » signifie. Vous êtes à nouveau un animal. Tout ce qui compte, c’est survivre. J’ignore combien de villes j’ai traversées. Je n’ai aucune idée de l’âge que j’ai. Non pas que ça ait une grande importance, mais bon, j’aimerais autant savoir combien d’années je vais encore saigner tous les mois. Après, je serai tranquille. On arrêtera de me prendre pour une poule pondeuse potentielle. Je n’ai aucune envie de faire des gosses, moi. Pour quoi faire ? C’est déjà suffisamment difficile de s’en sortir seule. Malheureusement, on n’a pas trop le choix quand on est prisonnière des griffes de Teddy. Ce type est un psychopathe. Il veut engrosser la terre entière. Lui aussi est un animal. Nous sommes tous redevenus des animaux. Mâles dominants, femelles dominées ; mâle dominant, mâles dominés. La loi du plus fort, pas de place pour les faibles. C’est pour ça que j’ai décidé de fuir. Demain, je me tire. Bye bye Teddy et sa clique ! Mon plan est prêt. Juste un truc à régler : il me faut ces foutus codes.

 

J’ai passé la journée à tourner en rond. Je crois que cette fois, personne ne se doute de rien ; enfin, je l’espère. De temps à autre, je remarque quelques regards curieux, inquiétants. J’essaie de ne pas y faire trop attention, ma méfiance pourrait éveiller les soupçons. Les codes. Je n’ai que ça en tête ; j’ai déjà tenté ma chance plusieurs fois, sans eux, je n’irai pas bien loin, c’est inutile. Peu les connaissent. Il y a Teddy bien sûr. Mais lui ou personne, c’est pareil. D’après ma petite enquête, ils ne sont pas plus d’une dizaine. Ça fait des mois que je tente de les obtenir. Avoir les codes, c’est montrer son importance et montrer son importance, c’est s’assurer qu’on ne se fera pas marcher dessus, et c’est plus facile de gagner certaines faveurs ; c’est pour cette raison que beaucoup se vantent de les posséder. Je parie que la plupart mentent, c’est sûr, même. L’un d’entre eux m’a prouvé qu’il en détenait au moins un. Je l’ai vu fonctionner. Malheureusement, un, c’est insuffisant, mais s’il en a un, il est probable qu’il en ait d’autres ; tous, je l’espère.

Il s’appelle Nathan. Une pourriture à la botte de Teddy. C’est un lieutenant. Heureusement, tous ne sont pas comme lui. Les lieutenants quadrillent chacun un secteur avec une équipe. Ils sont soi-disant là pour faire respecter l’ordre. J’ai de gros doutes. Ils sont censés ne pas ennuyer la population et laisser vivre les gens à leur manière tant qu’ils ne dérogent pas aux règles établies. Pas de viols, pas de pillages, pas de bagarres, pas de vols. Enfin, ça, c’est sur le papier. La plupart du temps, ils se foutent bien de savoir qu’un type s’est fait cogner. Un petit service et c’est régler. Certaines choses ne changent pas, un peu de pouvoir et les tentations sont grandes. J’aurais aimé n’avoir entendu que des rumeurs.

Je suis prête à tout pour partir. Je dois retrouver Nathan ce soir. Je sais ce qu’il veut. Je me fiche pas mal de le lui donner ; j’en ai vu d’autres. On se fait à tout, question d’habitude. Et puis, s’il va trop loin… Bien sûr, je préférerais éviter que ça dérape. Si ce type ne rentre pas comme prévu, tout le monde sera sur mon dos. Déjà que Teddy ne sera pas content de perdre une de ses « chéries ». Mais ça, ce gros débile de Nathan l’ignore. Malgré leur grand nombre, Teddy est discret sur ses relations intimes. Si le boss apprend comment j’ai filé, il passera un sale quart d’heure. Un quart d’heure éternel probablement. Rien à battre. Les abrutis sont moins nombreux sur terre, malheureusement, j’ai peur que leur proportion ait augmenté avec les années ; un de moins, c’est toujours ça de gagner. Bref. Quelques minutes à oublier et je m’éclipse. Ni vue ni connue, comme on disait autrefois.

3

On est bien mieux seul, j’en suis sûr maintenant. De toute façon, je crèverai bientôt, ça ne fait aucun doute, et personne ne sera là pour s’en préoccuper ; ni ami – je ne suis pas certain d’en avoir jamais eu –, ni enfant – j’aurais fait un piètre père –, ni femme – aucune n’aurait été prête à me supporter de son plein gré. Si. Peut-être mon chien. J’ai adopté beaucoup de chiens. Les clébards sont plus compréhensifs. Ils se foutent pas mal que vous soyez un connard violent, un salopard. Tant qu’ils ont trouvé un maître qui remplit leur gamelle et leur file deux ou trois caresses le soir et le matin, à ce moment-là, vous êtes l’être le plus important à leurs yeux. Ils tueraient pour vous.

J’ai tué parfois. Jamais pour quelqu’un, jamais pour m’amuser, juste parce qu’il le fallait. Pas seulement pour me défendre, dans ce cas-là, je serais mort depuis des lustres. Non. Aujourd’hui, si vous n’êtes pas capable de tuer pour montrer que vous êtes le patron, vous êtes à la merci des autres. Il y a longtemps que je n’ai pas tué quelqu’un. J’aperçois des groupes traverser une ou deux fois dans l’année. Quatre, cinq personnes ; pas plus. Dans ce cas, je m’écarte. Je suis trop vieux pour jouer les cadors. En général, ils ne font que passer. La vie est dure ici. Dure, mais pas difficile. Tout est authentique. La nature ne ment pas. Quand il fait froid, il fait froid ; quand il pleut, il pleut. Il faut juste tendre l’oreille. Écouter ses murmures, ses cris ; sentir son mouvement ; contempler sa beauté, multiple, sans chichis. Si vous êtes de son côté, elle vous protège ; si vous luttez, elle vous balaie ; vous expulse. Non. La nature ne ment pas. Bien sûr, elle a ses humeurs, mais elle ne change pas. Moi, j’ignore si j’ai changé. Peut-être. Je suppose que le Teddy d’autrefois regarderait celui d’aujourd’hui avec un peu d’étonnement. Il me dirait sûrement « Qu’est-ce que t’as foutu ? T’étais le roi. Maintenant, tu ressembles à un clodo ou un homme des cavernes. C’est quoi cette barbe ? T’es un animal ? » Il n’aurait pas tort sur tout. Je suis probablement redevenu une bête. Quoique, je lui balancerais certainement qu’à l’époque, j’en étais déjà une. Je suis simplement passé d’un jeune loup à un vieil ours. Trente ans à vivre dans cette espèce de toundra, je ne pouvais pas devenir grand-chose d’autre. Un mal pour un bien. Je ne regrette pas d’être arrivé ici. Bien sûr, je ne l’ai pas accepté tout de suite. J’ai d’abord pensé à me venger. À détruire cette garce et cet abruti ! Puis j’ai compris. Les jeunes loups sont aussi en danger. Il ne suffit pas de faire peur pour imposer le respect. Le mâle alpha est toujours une cible. Il attise les jalousies, les convoitises. Je n’ai jamais revu Ashâ, mais si je suis un ours aujourd’hui, c’est assurément à cause d’elle.

Ashâ n’a jamais été comme les autres, c’est sûrement pour cette raison que je m’y suis attachée. Elle présentait une beauté assez commune, pas le genre des bimbos qui frappaient à ma porte à l’époque. Attention, elle était mignonne. Plutôt jolie, même. Elle avait des formes. Ce qu’il faut, là où il faut, comme on disait. Mais ça n’était pas ça, qui m’attirait chez elle. C’était cette lueur qu’elle avait dans les yeux. Quelque chose que peu de personnes possèdent. On peut appeler ça de l’intelligence. Je ne sais pas. Je pense que c’est un truc qui va au-delà. L’intelligence est dans la tête, elle, ça vibrait dans tout son corps.

Je l’ai connue assez jeune. Elle devait avoir quoi ? Seize ans ; à vrai dire, elle l’ignorait autant que moi. À l’époque, je commençais à gérer les affaires comme on dit. Mon frère était toujours de ce monde. Il y avait Malek également. À trois, nous étions invincibles. Un trio craint par tous. On avait mis la main sur un stock d’armes un an avant. Pistolets, fusils d’assaut, grenades, protections en tout genre. Un putain d’arsenal ! Nous y sommes allés par étapes. Un homme à la fois. J’étais fougueux, c’est sûr, mais pas de nature à me précipiter. Un homme pressé, ça fait connerie sur connerie – une femme aussi d’ailleurs ; la bêtise n’a pas de genre. Il ne nous a pas fallu longtemps pour gérer la ville. Quelques-uns ont résisté bien sûr – nous n’étions pas les seuls à être armés –, mais une victoire ne se joue pas sur la puissance. La stratégie. C’est tout. La stratégie. Je n’ai pas beaucoup de qualités, mais je possède au moins celle-là : je suis un stratège. J’anticipe. Je pense. Je réfléchis. Sans doute, moins maintenant, je ne m’occupe plus de grand-chose. De rien, à part de moi, en fait. Ashâ en a bavé avant que je la trouve. Enfin, qu’elle me trouve. Elle a débarqué en pleine nuit. Elle avait faim et soif. Je l’ai tout de suite eu à la bonne. Je lui ai filé une chambre et à bouffer. Je l’ai laissée tranquille quelques jours. Accueillez les gens avec un bâton et vous êtes sûr qu’ils n’auront qu’une ambition, c’est de vous rendre les coups que vous leur avez portés. Offrez-leur dans un premier temps ce qu’ils veulent et ils seront redevables ; on a rarement envie d’assassiner celui qui vous a tendu la main – en tout cas, pas immédiatement.

J’ai d’abord fait en sorte qu’elle se sente bien. La communauté était organisée. Nous nous attachions à ce que tout aille pour le mieux et c’était le cas. Nous punissions sévèrement tout écart ; ça suffisait à calmer tout le monde. Pas de démocratie ; pas d’élection participative ; pas de décision commune – enfin, à part entre Malek, mon frangin et moi. Démocratie… Quel concept stupide ! Il n’y a que les hommes pour inventer ce genre de débilité. Le pouvoir au peuple ? Chaque fois que le peuple s’empare du pouvoir, c’est pour écharper ses congénères et les remplacer. Ils nomment ça « révolution ». Moi, j’appelle ça « recommencement ». L’histoire se répète indéfiniment ; c’est comme ça. Soit, vous y trouvez votre place, soit, quelqu’un d’autre s’en occupe. J’ai trouvé celle d’Ashâ. Malheureusement, elle ne l’a jamais acceptée.

4

Le matin suivant, je me réveillai en toussant comme un dératé. En bon gentleman, j’avais laissé mon manteau à la belle pour me réserver les courants d’air et les frissons qui les accompagnent. Je suis fragile de la gorge. J’ouvrai péniblement les yeux. Un soleil blafard encore timide me révélait le sombre décor qui accueillit notre court sommeil. J’étais étendu au milieu des décombres de ce qui semblait avoir été un jour une entreprise de services à la con ; probablement commercialisait-elle une quantité de trucs inutiles ; comme quatre-vingt-dix pour cent de ce qui existait à l’époque. Bizarrement, je n’y étais jamais venu. J’étais pourtant à quelques pâtés de maisons de mon appartement. Cela dit, je n’eus pas vraiment le sentiment que l’adresse était à retenir. J’observai les bureaux sens dessus dessous et les ordinateurs fracassés, démantibulés pour en extraire les quelques grammes d’or ou de silice emprisonnés des années plus tôt. Le lieu avait dû être visité des centaines de fois.

Je massai mon crâne pour accélérer mon réveil difficile. L’atmosphère était calme. Certainement à cause de l’heure. Je me levai en gémissant un cri de douleur étouffé. Ma jambe était bien entaillée ; le bras, ça allait. Je devais nettoyer la plaie où c’était l’infection assurée. Je conservais un flacon d’alcool à quatre-vingt-dix chez moi. Planqué bien sûr ; certaines âmes désespérées sont prêtes à tout pour picoler, même si le remontant doit foutre en l’air le tube digestif. Restait à savoir comment retourner le chercher sans attirer l’attention. Je pensais qu’Ashâ me filerait un coup de main. Après tout, c’était bien ce que j’avais fait pour elle, non ?

Cependant, je constatai immédiatement qu’elle n’était plus auprès de moi. Je décidai de sortir de la planque pour la retrouver. Peut-être s’était-elle mise en quête du petit-déjeuner ? Cette simple évocation me plongea dans un passé lointain, impalpable tant il me semblait irréel.

Je suis né le 22 juillet 2013. Un bel été, il paraît. Enfin, selon les considérations de l’époque évidemment. Maintenant, c’est autre chose. À cet instant, on vivait encore dans une maison en banlieue avant que mon père ne soit muté en ville. On possédait un petit jardin, un barbecue… Quand le temps s’y prêtait, on s’installait sur la terrasse. Mon père buvait son café en lisant son journal. Moi je mangeais mes céréales bourrées de sucre, au grand désespoir de mère, qui n’arrêtait pas de pester contre ces « saloperies » et tous ces industriels qui foutaient en l’air la planète. Je devais avoir six ou sept ans. Autant dire que toutes ces histoires ne me passionnaient pas beaucoup. Je me souviens que mon père se moquait d’elle parce qu’elle continuait d’en acheter. Je suppose qu’au fond, elle voulait surtout me faire plaisir. Ces enfoirés n’hésitaient pas à titiller la corde sensible. Ils rendaient les gamins accros et après, aux parents de se démerder. Pas étonnant qu’on en soit arrivés là.

Je cherchai Ashâ un peu partout, en prenant garde d’être discret, les types de la veille pouvaient débarquer n’importe quand pour finir leur job. L’hypothèse me paraissait toutefois peu probable, quelle personne serait assez bête pour s’éterniser où l’on a perdu sa trace ? Enfin, c’est probablement ce qu’ils devaient penser. En ce qui me concernait, je m’imaginais plutôt malin. Au bout d’une heure d’investigation, je me fis à l’idée : la belle s’était tirée, avec mon fusil, mon manteau et les cartouches qu’il contenait. Voilà à quoi ça mène de jouer les preux chevaliers au service de la veuve et l’orphelin, me dis-je en posant mes fesses sur un bloc de béton tagué de tant d’écritures qu’il en était devenu impossible d’en déchiffrer une seule. Je demeurai assis quelques minutes avant de percevoir les bribes d’une conversation. Deux hommes approchaient.

La petite troupe d’hier soir n’avait sans doute pas distingué mon visage ni pu observer le détail de ma tenue, cependant, je préférai éviter d’expliquer les raisons de ma présence à cet endroit. Je fonçai à l’intérieur dans l’espoir de dénicher un escalier qui me conduirait sur les toits. Je souffrais. Chaque pas déchirait ma peau meurtrie. J’avançais malgré tout, avec prudence, sans pour autant traîner.

Par chance, je découvris une embouchure. Jadis, une porte la fermait. J’ignorai où elle se trouvait à présent ; peut-être servait-elle de table ou de toiture, à vrai dire je m’en fichais. J’empruntai les marches de bétons, en maudissant Ashâ et tous ceux qui la pourchassaient, et arrivai enfin devant une issue, malheureusement, scellée. Je m’effondrai, frustré, épuisé par l’ascension.

J’essuyai finalement mes larmes de gamin paumé et regardai autour de moi. Je finis par dénicher un gros tube d’acier, suffisamment costaud pour démolir le cadenas rouillé qui m’empêchait de progresser. Je savais que l’impact alerterait mes éventuels poursuivants, néanmoins, c’était ça où patienter des heures ici, en incluant le risque qu’ils débarquent tout de même. Je m’apprêtai à frapper puis pensai à entourer ma nouvelle arme d’un morceau de tissus pour étouffer le bruit. Je sacrifiai ma chemise et tentai mon premier coup. À côté bien sûr. Je n’ai jamais été bon en travaux manuels. Malgré mon stratagème pour minimiser la propagation du son, un grand vacarme avait retenti. Je retentai ma chance, sans succès. Je voulais crier, mais m’abstins ; le voisinage se serait plaint. Je brandis à nouveau le métal quand j’entendis des pas. Quelqu’un montait. Cette fois, je rassemblai mes forces et aiguisai ma concentration. Je n’avais plus le droit à l’erreur.

Le tube fracassa le boîtier qui céda sous l’impact et tomba sur le carrelage. Je le savais, je venais de donner l’alerte. Je poussai la porte et débouchai sur une autre pièce. Une échelle encore en place permettait d’accéder au toit. Je grimpai sans attendre en ravalant ma peine, puis traversai le lanterneau brisé. J’étais enfin dehors. Je filai en avant sans regarder, en courant sur les gros graviers qui chantaient ma présence. Je manquai de trébucher quand j’entendis qu’on m’appelait : « Arrête-toi mon gars, on veut juste te parler ! » Je ne me retournai pas. J’enjambai le garde-corps et me précipitai sur la toiture de l’immeuble d’à côté. Trop raide. Je glissai comme une merde devant les yeux écarquillés de mes poursuivants. Par chance, je m’échouai sur un balcon. Sans réfléchir, je cognai la baie vitrée avec mon tube d’acier. Elle éclata en mille morceaux.

Je fonçai à l’intérieur, un vieux squat abandonné, comme la plupart des logements du quartier. Pas le temps pour la visite, je sortis rapidement pour atteindre le couloir. Une lumière vive m’aveugla aussitôt. Quelqu’un me collait une lampe en pleine tronche. J’essayai d’obstruer le faisceau avec mes mains pour tenter de l’identifier, tout en craignant qu’il ne s’agisse d’un gars de la bande à Teddy. Heureusement, pas du tout. C’était une femme drôlement attifée. Elle tenait un grand cabas rempli de babioles et baragouinait des trucs incompréhensibles en agitant sa loupiotte de poche. Je suppose que si elle m’avait entendu parler, elle se serait dit la même chose. Je décidai d’en finir avec notre conversation stérile et continuai de fuir. Il fallait que je me planque, mais pas ici.

Je dévalai de nouveaux escaliers. Retour au rez-de-chaussée. Je ne me dirigeai pas vers la rue, je préférai sortir de l’autre côté. Un parking privé où pourrissaient quelques bagnoles d’ex-privilégiés sûrement morts depuis longtemps. Quelques clodos – mais qui ne l’était pas à présent – s’en servaient désormais comme abri de fortune. Une clôture arrachée séparait le bitume d’un ancien jardin public. Je fonçai à travers la verdure ; une vraie jungle maintenant. Le feuillage épais fouettait mon corps et mon visage, griffés de temps à autre par les branches redevenues sauvages. Une douleur lancinante stoppa ma course. Je ne criai pas. Je laissai s’échapper quelques larmes, puis tenter de continuer, moins vite cette fois.

Je boitai jusqu’à l’autre bout du petit parc et débouchai sur une rue calme, sans personne à l’horizon. Mon torse était nu, mon pantalon lacéré par le verre et les débris. Je savais parfaitement où j’étais, mon appartement n’était qu’à deux blocs de là. J’ignorais si l’on m’y attendait. Peut-être. Peu importe, je pouvais dire adieu à ma vie sordide, merdique, mais tranquille. Les hommes de Teddy avaient certainement mené leur enquête. Quelqu’un m’avait sans doute reconnu ou a minima, avait constaté mon absence, ou – fait d’autant plus probable – avait dénoncé ce type qu’il trouvait bizarre depuis longtemps et qui, en plus, ne respectait pas les « règles » en vigueur. Les gens sont souvent prêts à tout pour quelques privilèges alors quand c’est pour survivre à la semaine suivante, le choix est vite fait.

Je m’approchai discrètement et pénétrai l’immeuble d’à côté par-derrière. Le rez-de-chaussée hébergeait autrefois un magasin de fringues pour femme ; pas une grande enseigne, une boutique de quartier dont je me demandais à l’époque comment elle subsistait ; ça s’appelait « quarante-quatre », je crois, en référence à la taille ou au numéro de la rue – peut-être les deux en fait. Désormais, l’endroit avait davantage l’allure d’un garage abandonné qu’au fer de lance de la mode pour les rondes.

Quelques sapes moisies gisaient au milieu des portants abîmés et des cintres entortillés. Je choisis une veste classique noire et un pull sombre. Pas le temps d’admirer mon look dans un miroir cassé, je ne ressemblais, de toute façon, probablement à rien.

J’avançai vers la vitrine brisée pour observer l’extérieur. Les cadavres des deux zigotos n’étaient plus là, mais apparemment, ça allait. Ma porte était à deux mètres à tout casser. Jouable. Je priai une dernière fois pour que personne ne m’attende quelque part et commençai à enjamber l’ouverture avant de sentir mon corps projeté vers l’arrière. Quelqu’un m’avait agrippé et m’entraînait à l’intérieur. Dommage. J’y étais presque. Je ne pensai même pas à me débattre, j’allai en prendre plein la tronche, je le savais.

5

Il roupille comme un bébé. Dans leur sommeil, tous les hommes ressemblent à des enfants. À croire que la violence et les peurs qui les animent disparaissent avec leurs rêves. Teddy m’attendrissait quand il dormait. Et, oui, lorsqu’ils songent, même les pires enfoirés s’effacent sous les traits des anges.

Lui, je ne le connais pas. Ce qui est sûr, c’est que ce con a foutu tous mes plans en l’air. Je ne peux pas trop lui en vouloir, pour une fois qu’un mec a de bonnes intentions ; je suis bien obligée d’avouer que ça ne court pas les rues. Bien sûr, je pourrais me tirer avec son fusil et le reste, mais bon, ça ne serait pas très correct ; le monde est suffisamment pourri comme ça. On n’est pas très loin de chez Roméo et Rodolphe. Je pense qu’ils m’aideront, il déteste Teddy et sa clique autant que moi. J’aurais préféré éviter de mêler d’autres personnes à mon histoire, malheureusement, je n’ai plus vraiment le choix, rien ne s’est passé comme prévu. Je m’assure que la voie est libre et je viens le rechercher. Le jour n’est pas encore levé, mieux vaut que je me dépêche. Ils nous cacheront quelques heures, après, ça sera chacun pour soi. Je ne sais pas ce que ce type s’est mis en tête. Désolé pour lui, mon chemin se tracera en solo.

Alex, j’embarque ton matos. T’inquiète pas, je le ramène très vite, finis ta nuit tranquillement.

Il sourit comme s’il m’avait entendu. Il va sucer son pouce si ça continue.

Putain, ce que je suis contente de me tirer de cet endroit ! Je ne comprends même pas comment j’ai fait pour y passer tant de temps. Qu’est-ce qu’on a tous à vouloir squatter le chaos ? C’est débile, non ? À part les terrains de culture – une fois de plus, gérés par Teddy – et les quelques jardins publics laissés en friche, il n’y a que du béton abîmé, des briques écroulées, de l’acier démantelé ; tout est démantibulé, détraqué. Ce monde reflète le désespoir de nos âmes flétries. Ce qui me manque le plus, c’est l’horizon. J’ai l’impression de tourner en rond dans une maquette cassée. Parfois, j’étouffe, alors je grimpe sur les toits pour me calmer. Tôt, le matin, le soleil caresse les ardoises, les tuiles et la tôle – c’est beau comme le réveil de celui qu’on aime ; avant de se souvenir de tout ce qui nous agace chez lui. Je préfère les fins de journée d’été, douce et longue. L’atmosphère vous enlace. Une étreinte muette et chaleureuse qui vous fait espérer des lendemains meilleurs. Puis vient la nuit, noire comme le cœur de ceux qui luttent. Difficile de savoir si le bonheur existe encore quelque part. Est-ce qu’il a seulement existé ?

 

Il n’y a pas grand monde qui traîne par ici. Les gens oublient certains lieux. Pourquoi ? Je l’ignore. Les mauvaises ondes peut-être. En ce qui me concerne, ça m’arrange. Je me niche au creux des ombres, file les ruelles sombres. Les sons s’évaporent sous mes pas discrets.

J’entends quelque chose. Deux hommes discutent. Leurs voix sont basses, mais ils ne chuchotent pas. Se planquer, se cacher, toujours. Mes poils se dressent et mon cœur s’emballe ; une respiration et je détale. Pas loin. Je dois les observer, savoir qui c’est ; m’assurer qu’ils ne tomberont pas sur Alex. S’il se fait choper… Mieux vaut ne pas y songer.

Ils s’approchent. Ils rient.

Je me glisse dans un recoin et m’enveloppe. Un bout de tissus, une loque. Le truc pue la mort. Je retiens mon souffle et ravale un haut-le-cœur.

« J’adore ces promenades matinales. Ça me revigore. Pas toi ?

— Si. C’est désert à cette heure-ci. On n’oublie que tout ça existe. »

Je ne vois rien à travers ce truc, en plus j’étouffe. Ils n’ont pas l’air de nous chercher. Je dois retirer ça. Putain, je vais gerber. « Argh ! »

« T’as entendu ?

— On dirait qu’on n’est pas si seul en fait.

— J’ai l’impression que ça venait de ce côté.

— Laisse tomber. Sûrement quelqu’un qui a mal dormi.

— Je vais quand même jeter un œil.

— Attends. Je t’accompagne.

— Non. Reste ici. Je reviens tout de suite.

— D’accord, mais prends ça. Et fais attention s’il te plaît. Je t’aime. »

Je t’aime ? Ça, c’est pas des gars de chez Teddy… Je connais cette voix. Merde, il arrive !

« Eh ! Stop ! Ne bougez pas ou je tire ! »

Fais chier ! Je suis baisée.

« Posez votre arme et tournez-vous lentement ! »

Fais ce qu’il te demande Ashâ. Pas le moment de déconner. Ces deux types n’ont pas l’air bien dangereux. Tout peut se dérouler dans le calme. On s’explique et chacun reprend son chemin. Ça va aller.

« Ashâ ?

— Rodolphe ? »

Putain, le bol ! Je ne les avais pas reconnus.

« Qu’est-ce qui t’amène ici ? Pourquoi tu te caches ? Toi, t’as encore fait une bêtise.

— On va dire ça, ouais. En fait, je vous rendais une petite visite.

— Tu es toujours la bienvenue chez nous. Viens. Roméo est à côté. »

La chance est avec moi pour une fois. Ceci dit, je préférerais éviter de traîner là, je suis loin d’être à l’abri.

« Ashâ ! » Roméo. Un type gentil. Je ne sais pas pourquoi, chaque fois que je le vois, il m’accueille comme si c’était le plus beau jour de sa vie. Il en fait un peu trop, mais bon, au moins, il manifeste un truc positif. Il a du mérite, les gays galèrent autant que les femmes. Non, je rectifie, les gays galèrent plus que les femmes. Je n’ai jamais trop compris pourquoi. Qu’est-ce ce que ça peut foutre qu’ils se roulent des pelles et se tripotent la nouille. De quoi les gens ont peur ? Sûrement qu’ils prennent le pouvoir et obligent tous les hommes à baiser entre eux. Interdiction formelle d’être hétéro ! La blague.

« Dis donc, t’aurais pas besoin d’une petite toilette ? Tu t’es frottée contre un cadavre ? » Il éclate de rire. Je souris. Ça fait du bien. « Tu me fais couler un bain ? J’arrive. » On se marre tous. J’en oublierai que ma vie est en sursis. « Plaisanterie à part, tu peux venir te rafraîchir chez nous. Ça ne sera pas un bain, mais tu te décrasseras, ajoute Rodolphe plus sérieusement – comme toujours.

— Je fabrique un savon, ma chérie ! Une merveille ! »

L’offre est tentante. De toute façon, mieux vaut éviter de batifoler dans les rues pour l’instant. En même temps, je ne peux pas abandonner Alex, il est sûrement réveillé maintenant. Va savoir comment il réagira en constatant qu’il est seul. En plus, je crois qu’il est blessé. Il jouait les durs, mais la plaie n’avait pas l’air jolie.

« Tu sembles tracassée.

— J’ai un service à vous demander.

— Bien sûr. Qu’est-ce qu’on peut faire pour toi ?

— T’as raison, j’ai fait une connerie. J’ai embarqué quelqu’un dedans et je ne peux pas le laisser comme ça. Il n’est pas loin. Il est un peu abîmé, il a besoin d’être soigné. Il faudrait qu’on reste la journée chez vous ; quelques heures, pas plus. Dès que la nuit tombe, on se tire chacun de notre côté. »

Leurs visages changent. Je capte pas si c’est de la compassion ou de l’inquiétude. S’il ne m’aide pas, ça sera vraiment compliqué. Roméo m’enlace et me réconforte. Il a l’air sincère. Rodolphe se retient davantage, ça passe plus par les mots avec lui : « On va t’aider. On te doit largement ça. Explique-nous où il se trouve, pendant ce temps, toi, tu te caches à la maison.

— Je vous accompagne. C’est plus simple.

— Te connaissant, je suppose que l’autre cinglé est à ta recherche. Mieux vaut ne pas risquer de te faire prendre.

— Vous ne le connaissez pas. S’il a bougé, vous ne le retrouverez pas et si Teddy l’attrape, je serai dans la merde autant que lui.

— Comme tu veux. »

Alex sait que j’ai les codes. Si Teddy le chope, il le fera parler d’une manière ou d’une autre. Il renforcera l’accès aux portails et j’aurais fait tout ça pour rien. Non. Je le récupère, on fonce chez Roméo et Rodolphe et cette nuit je me fais la malle, une bonne fois pour toutes. Évidemment, en espérant qu’une patrouille ne débarque pas là-bas. C’est peu probable, mais possible ; mes amitiés sont discrètes, pas inconnues.

 

Voilà. Je refais le chemin à l’envers. Le soleil est plus haut, désormais, la lumière n’est plus mon amie. On n’a croisé personne pour l’instant, pourvu que ça dure. Rodolphe a l’air soucieux. Il m’aide, mais ça le perturbe. Ma fuite risque de peser lourd sur sa vie. Décidément, tous ces hommes à mon service me feraient presque penser que je me suis trompée sur le compte de l’humanité. Peut-être existe-t-il encore un espoir.

« C’est ici. » Pas de bruit. J’espère qu’il est toujours là. Malheureusement, dans le cas contraire, je ne pourrais plus rien pour lui. « Je préfère que tu attendes discrètement », me suggère Rodolphe. En fait, ça sonne plus comme un ordre. Il poursuit : « On ne sait pas qui va nous accueillir. Ils l’ont possiblement déjà retrouvé. S’il n’a pas bougé, on lui expliquera que tu es avec nous, sinon on racontera qu’on cherchait du matos, OK ? » J’accepte, il n’a pas tort. Je me planque dans le bâtiment d’à côté. Plus sûr. Pourvu qu’il n’y ait pas d’embrouilles, le mec a l’air plutôt imprévisible. J’ai son arme, je suis au moins certaine qu’il n’allumera pas mes potes.

Qu’est-ce qu’ils fabriquent ? C’est long.

Bong !

Ah merde ! C’était quoi ce bruit ? On aurait dit une cloche. Un truc en métal, un son cinglant étouffé, je ne sais pas trop. En tout cas, pas un crâne défoncé, ça, c’est tristement silencieux.

Bing !

Merde ! Ça a recommencé, encore plus fort. Putain ! Qu’est-ce qu’ils foutent ? J’espère qu’ils n’ont rien. S’il leur arrive quelque chose…

« Arrête-toi mon gars, on veut juste te parler ! »

C’était Rodolphe. Aucun doute. Lorsqu’il s’adresse à quelqu’un qu’il ne connaît pas, il prend toujours ce ton exagérément masculin. Comme s’il avait besoin de prouver une virilité de pacotille. « Mon gars », ça ne lui ressemble pas du tout, ça sonne faux. Il a la carrure, par contre, la gestuelle et les mots, c’est pas ça. Trop poli. Normalement, c’est plutôt une qualité, mais quand on vit au milieu des sauvages, la courtoisie peut être un vilain défaut.

Je me doutais que j’aurais dû y aller. Pas le choix, je dois sortir observer ce qui se trame.

Mais ? Mais qu’est-ce qu’il fiche encore ? Je rêve ou il vient de s’écrouler sur un balcon. Ce con a failli se tuer. Il faut que je le rattrape. Je crois qu’il est assez bête pour retourner chez lui.

Je le course, écrase le bitume à toute allure, esquive un poteau, puis un autre, saute un muret, jump au-dessus d’une poubelle éventrée, avale les trottoirs sans regarder. Hop ! Je fonce et fends le vent ; un objectif : l’attraper.

 

Retour à la case départ, en mode envers du décor. J’espère qu’il n’a pas été assez stupide pour se présenter à sa porte. Plus question de me montrer, je me plaque contre la façade façon ninja. Ma main à couper qu’ils sont déjà chez lui, un voisin curieux l’a probablement balancé. Ils ne sont sûrement pas nombreux, mais un seul suffit.

Alex ! Te voilà. Il s’enfonce dans le magasin d’à côté. Apparemment, les femmes adoraient ce genre d’endroit. Des beaux habits, pleins de fringues. Tu rentrais, tu choisissais et tu raquais pour un t-shirt, un pantalon, et plein d’autres trucs, puis tu revenais un mois plus tard et tu recommençais. Il y en avait encore quand j’étais gamine, mais je ne m’en souviens pas ; je ne me souviens pas de ce monde-là. C’est une vieille qui m’a raconté. Je trouve ça tellement débile. T’as des sapes, pourquoi t’en veux des nouvelles ?

Je dois le choper avant les autres. Il ne m’a pas capté. Hop ! Colback dans la main, canon sous le menton. Viens par là, mon garçon !

Une histoire sans fin…

Tobecontinued est une histoire que j’écris au fil de l’eau, j’ignore comme vous la suite à venir. Elle ne suit aucun plan, je la découvre au jour le jour. Abonnez-vous à ma page Facebook ou suivez-moi sur Instagram @createurdhistoires #tobecontinued pour ne pas manquer la suite. Et surtout, si vous aimez cette histoire à suivre et souhaitez qu’elle continue, faites-la vivre à votre tour : commentez, partagez et likez sur ce site et sur les réseaux sociaux !

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