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Je remontai enfin jusqu’à mon appartement. L’escalier puait la pisse, une odeur de sueur transpirait des murs défraîchis. Je remarquai des traces de sang séché incrustées dans les affiches à moitié déchirées qui tapissaient la cage. Je me demandai qui pouvait bien avoir l’idée de coller ça ici ; qui passait là à part moi maintenant ? La vieille du cinquième ne sortait plus – elle était probablement en train de croupir dans un canapé moisi ; quant aux autres, ils s’étaient tirés depuis longtemps ; sans doute espéraient-ils trouver mieux ailleurs ; on peut rêver ; il y avait quoi d’autre à part la même chose… Moi, j’y vivais toujours. Pour quelles raisons ? Je n’en sais rien. Le quartier peut-être. Au moins, c’était animé. Les gens n’y voyaient que les vols et les agressions, moi, j’y voyais les gens.

Je rentrai enfin. J’aurais apprécié un peu de silence, mais la rue était comme d’habitude agitée. Je déposai mon bazar à l’entrée ; un tas de babioles récupérées en fouillant les alentours. Ça m’étonnait toujours, mais malgré les années, je dénichais encore des trucs à refourguer. Heureusement, sinon je ne sais pas comment je me serais rempli l’estomac. Mon « chez moi » n’était pas ce que l’on pouvait qualifier de coquet, il se résumait à une pièce où je dormais, mangeais, cuisinais ; évidemment, je ne m’y lavais pas – pour ça, il aurait fallu avoir de l’eau. Quant à mes petites affaires, je me débrouillais pour les faire dans un sac que je balançais dans la décharge improvisée à quelques mètres. Les jours de mauvais temps, je pissais à la fenêtre, les autres, je prenais la peine de descendre.

Par chance, ce jour-là, j’avais mis la main sur une bouteille. Un bordeaux intact. Pas de la grande vinasse, mais en l’ouvrant, je compris que c’était buvable. Je conservais un verre à pied que j’utilisais pour les occasions particulières. Trouver du rouge en faisait partie. Je l’essuyai à la va-vite et versai la noble gnole à l’intérieur. J’observai sa teinte à la lueur du soleil couchant, elle avait des reflets rubis. Je respirai son parfum comme s’il s’agissait d’un grand cru classé et trempai mes lèvres dans le nectar. Je pensai qu’il avait du corps et de la chair. En réalité, je n’y connaissais rien ; en tout cas, il me semblait bon. Je venais de siphonner les trois-quarts de la bouteille, quand j’entendis un cri. En général, je mettais ça de côté – une certaine heure passée, ça braillait dans tout le quartier –, mais je ne sais pas pourquoi – peut-être parce que j’étais un peu bourré –, je me levai pour jeter un œil. Depuis, chaque jour, je me demande pourquoi, je ne suis pas resté tranquille à cuver dans mon fauteuil pourri ; je n’en serais sans doute pas là aujourd’hui… J’entrouvris les rideaux – enfin, si l’on pouvait les appeler encore comme ça. C’est à cet instant que je l’aperçus. Cette personne qui s’apprêtait à bouleverser mon existence.

Elle était mal-en-point. Deux gars l’avaient coincée contre le mur d’en face et s’apprêtaient à se défouler sur elle ; malheureusement, dans tous les sens du terme. J’écartai davantage le tissu suspendu. Je savais que si je n’intervenais pas, j’avais toutes les chances de la retrouver là demain matin ; morte ou à moitié morte ; un détail quand personne ne peut soigner vos blessures. Cette saleté de vinasse me fila un courage que je n’aurais probablement pas eu en d’autres occasions. La rue était sombre désormais, la pleine lune éclairait à peine les trois individus. Si je ne m’étais pas manifesté, il ne m’aurait sans doute jamais repéré. De toute façon, au départ, rien ne les intéressait à part elle. J’ouvris la fenêtre et criai maladroitement : « Laissez-la tranquille ! » Je n’étais pas très inspiré, ma tirade grotesque n’inspira pas grand-chose non plus. L’un des deux gaillards se retourna pour me répondre : « Rentre chez toi le vieux ou t’es le prochain sur la liste ! » Le vieux ? Je mettais ça sous le compte de l’obscurité. Ce petit con me traitait de vieux, je venais d’avoir quarante ans. Inspiration et excitation faisant bon ménage, je ripostai : « Lâche-la ! Ou c’est toi le prochain, sur “ma” liste ! » J’insistai sur le « ma » comme un gamin dans une cour de récréation. Ils éclatèrent de rire. J’étais pourtant sérieux. Le plus grand attrapa la fille par les cheveux. Je dis « fille », mais je ne la distinguais pas suffisamment pour évaluer son âge. D’ordinaire, je savais ma verve bien sentie, mais je décidai de l’agrémenter d’arguments plus percutants. Je disparus un instant. Trop long. À mon retour, je retrouvai la dame à moitié dénudée, les vêtements déchirés. Je n’étais plus à la fenêtre, mais à la porte de l’immeuble. En bas cette fois. Je me raclai la gorge pour signifier ma présence. La victime se débattait en vociférant ; sans pleurer pour autant. Les insultes fusaient comme les balles d’une kalach. Celui qui m’avait répondu un peu plus tôt m’observa. Il tenait un couteau ou un rasoir, je le distinguais difficilement. J’étais dans l’ombre, encore moins visible. Je n’attendis pas qu’il arrive. Pour quoi faire ? Tailler une bavette et le convaincre que ce qu’il faisait était mal. Premièrement, ce type s’en branlait sûrement autant que sa première paire de chaussettes, deuxièmement, c’était lui ou moi. Manque de bol pour lui, ce soir-là, je n’avais pas envie d’y passer. Je basculai le bras en avant et attrapai mon fusil avec l’autre main pour pointer le canon vers lui. J’imagine que si j’avais pu voir ses yeux, j’aurais lu « Merde ! » à l’intérieur. Je lui collai une bastos dans le bide sans réfléchir. Le corps percuta le sol en silence. L’autre me regarda. Elle aussi. Nous savions tous ce qui arriverait ensuite.

Je me retrouvai avec deux corps sur les bras, ce qui au fond avait peu d’importance, je ne risquais pas de voir débarquer les flics pour la simple et bonne raison que les forces de police n’existaient plus depuis un bail. Enfin, les officielles, je veux dire. Il y avait évidemment la bande de Teddy, mais il se fichait pas mal des petits règlements de compte. Sauf quand il s’agissait de ses hommes ; ou de ses femmes d’ailleurs – Teddy était plutôt ouvert à la parité. Je m’approchai de l’inconnue. Elle me regardait d’un air étrange, pas vraiment du genre « merci de m’avoir aidée » ou « sans vous, je serais morte ». Elle ne semblait pas non plus choquée – qui l’est encore aujourd’hui ? Elle s’avança vers moi, les seins bringuebalants, sans pudeur ni timidité. J’eus seulement droit à « Arrête de mater connard ou je t’en colle une ! » Je savais que ce monde ne tournait plus rond depuis longtemps, mais quand même, j’avais des valeurs, mes parents m’avaient appris à dire merci ! Elle se pencha sur le premier cadavre, attrapa son couteau – je le voyais clairement désormais – puis fouilla ses poches. L’argent n’avait plus aucun intérêt, pas plus que les papiers d’identité ; j’ignorais ce qu’elle cherchait. Elle se dirigea ensuite vers l’autre et répéta l’opération. Elle dégageait quelque chose de bestial, d’animal. Elle me fascina immédiatement. Elle sortit un truc de la poche du macchabée. Un morceau de papier jauni et chiffonné, plié en quatre. Elle l’ouvrit, s’attarda un instant dessus et sourit avant de le ranger dans sa culotte. J’imagine qu’elle en portait une sinon le truc serait tombé. Enfin, c’est ce que je me demandai à ce moment-là. Évidemment, je m’interrogeai aussi sur le contenu, mais ça, vous vous en doutez.

Elle était déjà en train de se barrer. Moi, je me retrouvais là, comme un con, avec un fusil à la main et deux cadavres sur les bras. C’est sûr, j’aurais pu rentrer chez moi dormir, mais ça aurait été dommage. Tout ça méritait quand même davantage… Je criai après elle, sans succès. « Dégage ! » fut à peu près tout ce que j’obtins. Son caractère cinglant attisait ma curiosité. J’imagine que ça n’était pas le but ; j’aurais dû le comprendre, putain ! C’était pas compliqué. « Dégage ! » Ça voulait bien dire ce que ça voulait dire. Mais non. Obstiné que je suis (et un peu con, il faut bien l’avouer), je ne l’ai pas lâché, je lui ai couru après. « Mettez ça au moins », lui dis-je en lui tendant ma veste. On est gentleman ou on ne l’est pas. Elle l’attrapa et l’enfila. « T’es bouché ? Je t’ai dit de dégager ! m’adressa-t-elle gentiment.

— C’est quoi le papier, il y a quoi dessus ? lui demandais-je en essayant de suivre son rythme »

J’avais à peine posé ma question que je me retrouvai avec une lame sous la gorge. Je crois que c’était de l’intimidation. Je suppose qu’elle n’aurait quand même pas buté un mec qui venait de la tirer d’affaire. Honnêtement, je m’interroge encore. Quoi qu’il en soit, notre petite entrevue fut vite interrompue. Je me retournai et constatai qu’un groupe passait déjà en revue nos amis abandonnés quelques mètres plus loin. Il ne fallut pas longtemps pour qu’un type nous interpelle. Je ne sais pas s’il distinguait le fusil à cette distance, mais deux zigotos se promenant au clair de lune à cette époque et à cet endroit, c’était plutôt rare. Ma nouvelle copine ôta le couteau de ma gorge et fila en courant dans une ruelle perpendiculaire. Je regardai l’attroupement formé ; facilement une dizaine de personnes. J’ignorais si elles étaient armées et je ne préférais pas l’apprendre. Le magasin de mon arme contenait encore six cartouches et j’en possédais d’autres dans ma veste… Ah, oui, ma veste. Bref, vous l’avez compris, je ne m’attardai pas sur la question. Surtout quand un premier gars commença à s’approcher ; puis un deuxième. Enfin, je vous la fais courte. Je décampai rapidement et suivis le chemin emprunté par celle qui se promenait avec le reste de mes munitions. Elle filait à toute allure sans se retourner. Un vrai chat sauvage. Je lui emboîtai le pas difficilement. On aurait pu croire qu’elle tentait de m’échapper, mais non, elle fuyait ceux qui étaient derrière-moi. Apparemment, je ne lui faisais pas peur. Plutôt étonnant, d’ailleurs. Je venais quand même de dégommer de sang-froid deux types que je ne connaissais ni d’Ève ni d’Adam. Du fait, je commençais à imaginer ce qu’étaient capables de faire ceux qui nous collaient aux talons. J’accélérai. Elle tourna dans un chemin encore plus étroit. Je l’imitai et compris tout de suite qu’il s’agissait d’un cul-de-sac. « Et merde ! » cria-t-elle de rage. Nous savions qu’il était trop tard pour faire demi-tour et les chamailleries peu à-propos. Je saisis mon arme et brisai une fenêtre avec la crosse de mon fusil. Le bruit fracassant résonna probablement à des dizaines de mètres à la ronde. Cette fois, je passai le premier, m’écorchant le bras et la jambe au passage. Elle me suivit. L’endroit était plongé dans une obscurité presque totale. J’avançai à tâtons, jusqu’à ce qu’elle m’emmène vers un orifice totalement noir. Nous y pénétrâmes tous les deux pour nous cacher. J’entendais sa respiration, qui s’apaisa et s’éteignit dès l’arrivée de nos poursuivants dans la pièce par laquelle nous étions entrés.

J’ignorais combien ils étaient. Provoquer un affrontement risquait de nous mener droit au carnage ; je ne pense pas non plus que ma compagne du moment le souhaitait. Elle était plus calme à présent. J’entendais les personnes fouiller autour de nous. Étrangement, elles exprimaient une certaine lassitude. Je crois qu’elles n’avaient que très moyennement envie de nous retrouver. Deux de leurs compères gisaient à deux pas de là. L’un avait égaré la moitié de son visage, l’autre, une part de ses entrailles ; rien de très enviable. Je compris rapidement que nos poursuivants étaient quatre ou cinq. L’un d’eux brisa le silence : « Ils ont dû s’enfuir, laissons tomber.

— Si on rentre bredouille, ça sera pour notre pomme.

— Ça ne sera pas pire que de finir comme Jo et Nathan. Ce type doit avoir un gun long comme mon bras.

— On n’y peut quoi, nous dans cette histoire ? Ils n’avaient qu’à pas jouer au con avec elle.

— Ashâ n’est pas facile ; c’est une vraie tigresse.

— Ça fait combien de fois qu’elle tente de partir ? Elle devait bien réussir un jour.

— Peut-être, mais si on ne la ramène pas, Teddy nous le fera payer. En plus, je crois qu’elle a les codes. »

Les voix résonnaient et se mélangeaient à travers la pièce. «  Et lui ?

— Qui ?

— Le mec qui l’a aidé.

— On s’en tape. On verra plus tard. »

J’étais heureux de constater que je ne les intéressais pas beaucoup. Je connaissais désormais le prénom de ma nouvelle amie et commençais à comprendre ce qui la mettait autant à cran. Essayez d’apprivoiser un animal emprisonné de force, mal traité. Il sera peu enclin à vous montrer son affection.

Discrets et furtifs, tapis dans l’ombre comme des bêtes apeurées, nous misâmes sur le découragement de nos chasseurs. Au bout de quelques minutes, le petit groupe rebroussa chemin. Leurs voix s’évanouirent dans le silence de la rue voisine. Nous soufflions enfin. Je profitai de cet instant quasi hors du temps pour me présenter. Je ne la distinguais pas, elle non plus. « Alex », dis-je simplement. Je crus un moment qu’elle s’était volatilisée. « Ashâ », murmura-t-elle finalement. Son ton était plus doux, un peu mélancolique. Nous fîmes perdurer le présent, sans paroles ni gestes. Je ressentais pour la première fois depuis longtemps une forme d’apaisement. Un apaisement de courte durée.

2

Je m’appelle Ashâ. Je ne me souviens plus du monde d’autrefois. Je n’étais qu’une gamine quand tout a commencé à se détraquer. Il paraît pourtant que des tas de gens à peu près censés ont tiré la sonnette d’alarme, ont crié que tout allait se casser la gueule. Mais bon, comme d’hab, personne n’a écouté.

J’ai perdu mes parents assez jeunes. Ça n’a pas toujours été facile. J’ai connu des trucs qu’aucun enfant ne devrait avoir à vivre ; aucun adulte non plus d’ailleurs. J’ai erré pas mal de temps seule. J’ai subi la faim et le froid ; la peur, la tristesse et le découragement. Être une femme était sans doute difficile par le passé ; ça ne s’est pas arrangé. Lorsque vous ne mangez plus, que vous êtes prêtes à laper l’eau d’une flaque boueuse, vous oubliez ce que le mot « humain » signifie. Vous êtes à nouveau un animal. Tout ce qui compte, c’est survivre. J’ignore combien de villes j’ai traversées. Je n’ai aucune idée de l’âge que j’ai. Non pas que ça ait une grande importance, mais bon, j’aimerais autant savoir combien d’années je vais encore saigner tous les mois. Après, je serai tranquille. On arrêtera de me prendre pour une poule pondeuse potentielle. Je n’ai aucune envie de faire des gosses, moi. Pour quoi faire ? C’est déjà suffisamment difficile de s’en sortir seule. Malheureusement, on n’a pas trop le choix quand on est prisonnière des griffes de Teddy. Ce type est un psychopathe. Il veut engrosser la terre entière. Lui aussi est un animal. Nous sommes tous redevenus des animaux. Mâles dominants, femelles dominées ; mâle dominant, mâles dominés. La loi du plus fort, pas de place pour les faibles. C’est pour ça que j’ai décidé de fuir. Demain, je me tire. Bye bye Teddy et sa clique ! Mon plan est prêt. Juste un truc à régler : il me faut ces foutus codes.

 

J’ai passé la journée à tourner en rond. Je crois que cette fois, personne ne se doute de rien ; enfin, je l’espère. De temps à autre, je remarque quelques regards curieux, inquiétants. J’essaie de ne pas y faire trop attention, ma méfiance pourrait éveiller les soupçons. Les codes. Je n’ai que ça en tête ; j’ai déjà tenté ma chance plusieurs fois, sans eux, je n’irai pas bien loin, c’est inutile. Peu les connaissent. Il y a Teddy bien sûr. Mais lui ou personne, c’est pareil. D’après ma petite enquête, ils ne sont pas plus d’une dizaine. Ça fait des mois que je tente de les obtenir. Avoir les codes, c’est montrer son importance et montrer son importance, c’est s’assurer qu’on ne se fera pas marcher dessus, et c’est plus facile de gagner certaines faveurs ; c’est pour cette raison que beaucoup se vantent de les posséder. Je parie que la plupart mentent, c’est sûr, même. L’un d’entre eux m’a prouvé qu’il en détenait au moins un. Je l’ai vu fonctionner. Malheureusement, un, c’est insuffisant, mais s’il en a un, il est probable qu’il en ait d’autres ; tous, je l’espère.

Il s’appelle Nathan. Une pourriture à la botte de Teddy. C’est un lieutenant. Heureusement, tous ne sont pas comme lui. Les lieutenants quadrillent chacun un secteur avec une équipe. Ils sont soi-disant là pour faire respecter l’ordre. J’ai de gros doutes. Ils sont censés ne pas ennuyer la population et laisser vivre les gens à leur manière tant qu’ils ne dérogent pas aux règles établies. Pas de viols, pas de pillages, pas de bagarres, pas de vols. Enfin, ça, c’est sur le papier. La plupart du temps, ils se foutent bien de savoir qu’un type s’est fait cogner. Un petit service et c’est régler. Certaines choses ne changent pas, un peu de pouvoir et les tentations sont grandes. J’aurais aimé n’avoir entendu que des rumeurs.

Je suis prête à tout pour partir. Je dois retrouver Nathan ce soir. Je sais ce qu’il veut. Je me fiche pas mal de le lui donner ; j’en ai vu d’autres. On se fait à tout, question d’habitude. Et puis, s’il va trop loin… Bien sûr, je préférerais éviter que ça dérape. Si ce type ne rentre pas comme prévu, tout le monde sera sur mon dos. Déjà que Teddy ne sera pas content de perdre une de ses « chéries ». Mais ça, ce gros débile de Nathan l’ignore. Malgré leur grand nombre, Teddy est discret sur ses relations intimes. Si le boss apprend comment j’ai filé, il passera un sale quart d’heure. Un quart d’heure éternel probablement. Rien à battre. Les abrutis sont moins nombreux sur terre, malheureusement, j’ai peur que leur proportion ait augmenté avec les années ; un de moins, c’est toujours ça de gagner. Bref. Quelques minutes à oublier et je m’éclipse. Ni vue ni connue, comme on disait autrefois.

3

On est bien mieux seul, j’en suis sûr maintenant. De toute façon, je crèverai bientôt, ça ne fait aucun doute, et personne ne sera là pour s’en préoccuper ; ni ami – je ne suis pas certain d’en avoir jamais eu –, ni enfant – j’aurais fait un piètre père –, ni femme – aucune n’aurait été prête à me supporter de son plein gré. Si. Peut-être mon chien. J’ai adopté beaucoup de chiens. Les clébards sont plus compréhensifs. Ils se foutent pas mal que vous soyez un connard violent, un salopard. Tant qu’ils ont trouvé un maître qui remplit leur gamelle et leur file deux ou trois caresses le soir et le matin, à ce moment-là, vous êtes l’être le plus important à leurs yeux. Ils tueraient pour vous.

J’ai tué parfois. Jamais pour quelqu’un, jamais pour m’amuser, juste parce qu’il le fallait. Pas seulement pour me défendre, dans ce cas-là, je serais mort depuis des lustres. Non. Aujourd’hui, si vous n’êtes pas capable de tuer pour montrer que vous êtes le patron, vous êtes à la merci des autres. Il y a longtemps que je n’ai pas tué quelqu’un. J’aperçois des groupes traverser une ou deux fois dans l’année. Quatre, cinq personnes ; pas plus. Dans ce cas, je m’écarte. Je suis trop vieux pour jouer les cadors. En général, ils ne font que passer. La vie est dure ici. Dure, mais pas difficile. Tout est authentique. La nature ne ment pas. Quand il fait froid, il fait froid ; quand il pleut, il pleut. Il faut juste tendre l’oreille. Écouter ses murmures, ses cris ; sentir son mouvement ; contempler sa beauté, multiple, sans chichis. Si vous êtes de son côté, elle vous protège ; si vous luttez, elle vous balaie ; vous expulse. Non. La nature ne ment pas. Bien sûr, elle a ses humeurs, mais elle ne change pas. Moi, j’ignore si j’ai changé. Peut-être. Je suppose que le Teddy d’autrefois regarderait celui d’aujourd’hui avec un peu d’étonnement. Il me dirait sûrement « Qu’est-ce que t’as foutu ? T’étais le roi. Maintenant, tu ressembles à un clodo ou un homme des cavernes. C’est quoi cette barbe ? T’es un animal ? » Il n’aurait pas tort sur tout. Je suis probablement redevenu une bête. Quoique, je lui balancerais certainement qu’à l’époque, j’en étais déjà une. Je suis simplement passé d’un jeune loup à un vieil ours. Trente ans à vivre dans cette espèce de toundra, je ne pouvais pas devenir grand-chose d’autre. Un mal pour un bien. Je ne regrette pas d’être arrivé ici. Bien sûr, je ne l’ai pas accepté tout de suite. J’ai d’abord pensé à me venger. À détruire cette garce et cet abruti ! Puis j’ai compris. Les jeunes loups sont aussi en danger. Il ne suffit pas de faire peur pour imposer le respect. Le mâle alpha est toujours une cible. Il attise les jalousies, les convoitises. Je n’ai jamais revu Ashâ, mais si je suis un ours aujourd’hui, c’est assurément à cause d’elle.

Ashâ n’a jamais été comme les autres, c’est sûrement pour cette raison que je m’y suis attachée. Elle présentait une beauté assez commune, pas le genre des bimbos qui frappaient à ma porte à l’époque. Attention, elle était mignonne. Plutôt jolie, même. Elle avait des formes. Ce qu’il faut, là où il faut, comme on disait. Mais ça n’était pas ça, qui m’attirait chez elle. C’était cette lueur qu’elle avait dans les yeux. Quelque chose que peu de personnes possèdent. On peut appeler ça de l’intelligence. Je ne sais pas. Je pense que c’est un truc qui va au-delà. L’intelligence est dans la tête, elle, ça vibrait dans tout son corps.

Je l’ai connue assez jeune. Elle devait avoir quoi ? Seize ans ; à vrai dire, elle l’ignorait autant que moi. À l’époque, je commençais à gérer les affaires comme on dit. Mon frère était toujours de ce monde. Il y avait Malek également. À trois, nous étions invincibles. Un trio craint par tous. On avait mis la main sur un stock d’armes un an avant. Pistolets, fusils d’assaut, grenades, protections en tout genre. Un putain d’arsenal ! Nous y sommes allés par étapes. Un homme à la fois. J’étais fougueux, c’est sûr, mais pas de nature à me précipiter. Un homme pressé, ça fait connerie sur connerie – une femme aussi d’ailleurs ; la bêtise n’a pas de genre. Il ne nous a pas fallu longtemps pour gérer la ville. Quelques-uns ont résisté bien sûr – nous n’étions pas les seuls à être armés –, mais une victoire ne se joue pas sur la puissance. La stratégie. C’est tout. La stratégie. Je n’ai pas beaucoup de qualités, mais je possède au moins celle-là : je suis un stratège. J’anticipe. Je pense. Je réfléchis. Sans doute, moins maintenant, je ne m’occupe plus de grand-chose. De rien, à part de moi, en fait. Ashâ en a bavé avant que je la trouve. Enfin, qu’elle me trouve. Elle a débarqué en pleine nuit. Elle avait faim et soif. Je l’ai tout de suite eu à la bonne. Je lui ai filé une chambre et à bouffer. Je l’ai laissée tranquille quelques jours. Accueillez les gens avec un bâton et vous êtes sûr qu’ils n’auront qu’une ambition, c’est de vous rendre les coups que vous leur avez portés. Offrez-leur dans un premier temps ce qu’ils veulent et ils seront redevables ; on a rarement envie d’assassiner celui qui vous a tendu la main – en tout cas, pas immédiatement.

J’ai d’abord fait en sorte qu’elle se sente bien. La communauté était organisée. Nous nous attachions à ce que tout aille pour le mieux et c’était le cas. Nous punissions sévèrement tout écart ; ça suffisait à calmer tout le monde. Pas de démocratie ; pas d’élection participative ; pas de décision commune – enfin, à part entre Malek, mon frangin et moi. Démocratie… Quel concept stupide ! Il n’y a que les hommes pour inventer ce genre de débilité. Le pouvoir au peuple ? Chaque fois que le peuple s’empare du pouvoir, c’est pour écharper ses congénères et les remplacer. Ils nomment ça « révolution ». Moi, j’appelle ça « recommencement ». L’histoire se répète indéfiniment ; c’est comme ça. Soit, vous y trouvez votre place, soit, quelqu’un d’autre s’en occupe. J’ai trouvé celle d’Ashâ. Malheureusement, elle ne l’a jamais acceptée.

Une histoire sans fin…

Tobecontinued est une histoire que j’écris au fil de l’eau, j’ignore comme vous la suite à venir. Elle ne suit aucun plan, je la découvre au jour le jour. Abonnez-vous à ma page Facebook ou suivez-moi sur Instagram @createurdhistoires #tobecontinued pour ne pas manquer la suite. Et surtout, si vous aimez cette histoire à suivre et souhaitez qu’elle continue, faites-la vivre à votre tour : commentez, partagez et likez sur ce site et sur les réseaux sociaux !

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