7

Je ne compris pas tout de suite qui m’avait tiré en arrière. Le métal froid d’un canon s’écrasait sur ma mâchoire inférieure et le col de mon pull pressait ma glotte ; quelqu’un m’agrippait et me traînait vers l’intérieur. On recula doucement, sans échanger un mot, jusqu’à ce qu’on s’enfonce dans une zone plus obscure, à l’abri des regards indiscrets. L’inconnu me retourna d’un coup sec et me flanqua une gifle ; une torgnole sèche et rigide, la paume bien appuyée. Je relevai la tête et écarquillai les yeux. C’était elle. Ashâ venait de me coller une claque pour me remettre les idées en place. J’allais m’exprimer, mais elle posa son index sur ma bouche pour m’intimer le silence. Étrangement, mon cœur s’emballa. Une chaleur vive envahit ma poitrine. Je distinguais à peine son visage, je sentis simplement son doigt s’écraser sur mes lèvres et glisser au ralenti jusqu’à la triste séparation de nos épidermes. Elle dessina des gestes avec la main ; j’avais l’impression d’observer un membre d’un commando d’élite en action. Elle m’invitait à rester planqué. J’obéis comme un bon petit soldat et contemplai l’experte. Ashâ n’avait évidemment suivi aucune formation militaire, pourtant, elle se mouvait parmi les décombres avec une aisance particulière, agile et furtive. Elle s’approcha de l’ouverture avec un style bien différent du mien – moi-même, j’avais le sentiment de la confondre avec le décor. Elle s’appuya contre le pan de mur jouxtant l’ex-baie vitrée et inclina sensiblement la tête pour inspecter l’extérieur. Elle recula aussi sec et s’immobilisa quelques secondes, avant de porter à nouveau son attention sur moi. Elle leva la main et dressa deux doigts pour m’indiquer le nombre de personnes présentes dans la rue puis réitéra l’opération pour vérifier son compte et revint vers moi, toujours aussi discrète.

Elle chuchota : « J’ai repéré deux hommes de Teddy, mais ils sont peut-être davantage ; d’autres sont sans doute chez toi, tu ne peux plus rentrer.

— Je dois soigner ma jambe.

— Mes amis te donneront ce qu’il faut, tu n’as pas besoin de retourner là-bas pour ça. »

Elle jeta un regard sur ma blessure, mon pantalon était déchiré et couvert de sang.

« Tu vas savoir marcher ?

— J’ai réussi à courir jusqu’ici, j’imagine que oui.

— OK. Alors on y va. Suis-moi !

— Comment ça, on y va ? Je croyais que je devais te lâcher les basques. Qu’est-ce que tu fais ici d’abord ? »

Je la touchai en plein cœur. Je pointais le doigt sur ses contradictions et l’obligeais à dévoiler l’intérêt qu’elle me portait.

« Tu ferais mieux de ne pas me faire changer d’avis. Tiens, reprends ça, tu ne ressembles à rien avec cette veste. » Elle ôta mon manteau que je lui avais prêté plus tôt, et révéla une nouvelle fois ses formes délicates qui, je ne le cache pas, me procurèrent un certain émoi. Le spectacle ne fut toutefois que de très courte durée. Elle ramassa un haut d’un vert indéfinissable étant donné l’obscurité qui régnait, le renifla brièvement avant de le secouer en silence, puis l’enfila. La tenue accentuait sa posture guerrière. Elle repartit vers l’issue que nous avions empruntée pour entrer, quand je la stoppai : « Je dois d’abord récupérer quelque chose chez moi. » Elle me considéra d’un air incrédule. « T’es bouché ? murmura-t-elle en tentant d’étouffer son agacement. Si tu y retournes, ces types te chopperont et te forceront à balancer tout ce que tu sais sur moi. Je te l’ai dit, mes amis ont ce qu’il faut pour te soigner. »

Je le confesse, je n’avais jamais pensé que mon départ serait définitif. Je m’étais laissé porter par les évènements qui brisaient cette monotonie perpétuelle dans laquelle j’existais depuis des années, un peu comme si j’avais regardé un film ou lu un bouquin. Je crois qu’au fond de moi, je m’imaginais passer un bon moment avec elle et puis rentrer puis reprendre ma petite vie merdique et pépère. Malheureusement, ça ne fut pas le cas. Alors quand je compris vraiment que mon retour serait impossible, une image se figea sur ma rétine. À la manière d’un smartphone pété qui vous abandonnait comme un con devant l’écran statique sans aucun moyen de débloquer l’engin. C’est Ashâ qui me sortit de ma brève léthargie : « Dépêche-toi. Je n’ai pas envie qu’on nous trouve ici.

— J’ai besoin de ce truc, surtout si je suis sûr de ne pas revenir, dis-je en inspectant plus en détail les alentours.

— Et tu vas t’y prendre comment monsieur “j’ai une jambe en vrac” ?

— Commence par me rendre mon fusil, j’aviserai.

— C’est ça, ouais. J’ai pas fait tout ça pour crever dans les ruines de cette boutique moisie. Je te le redonnerai quand on sera en sécurité, autrement dit, pas maintenant ! »

Elle avait haussé le ton sans s’en rendre compte. Notre conversation s’interrompit aussi sec. On se regardait sans se voir, car tous nos sens venaient de céder la place à notre ouïe. Nous étions tels deux cerfs tapis dans un fourré craignant d’avoir alerté un chasseur qui passait à proximité. Hélas, quelqu’un approchait. J’eus à peine le temps d’observer Ashâ se fondre dans l’ombre et disparaître. Moi, je me retrouvai comme un con face à la silhouette de cet étranger qui m’interpella pour me demander pourquoi j’étais là. « Bonjour, dis-je simplement. Je ne voulais pas vous effrayer. » Il s’avança, un pistolet pointé en avant. « M’effrayer ? Elle est bonne celle-là. Bouge-pas mon gros. Lève les mains et attends-moi. » Je devais réfléchir vite, c’était l’occasion de me débarrasser d’un premier homme. J’ignorai s’il faisait partie du petit groupe qui nous avait poursuivis la veille, et même si c’était le cas, il méconnaissait de toute façon mon allure précise. Quant à Ashâ, elle était devenue invisible. J’eus presque l’impression qu’elle s’était envolée.

« Qu’est-ce que tu fous ici ? me demanda-t-il, une fois près de moi.

— Je suis juste à la recherche de fringues. Je ne suis pas du quartier.

— Tu ne vois pas que c’est des sapes de meufs ? Elles puent la mort en plus. T’es tordu ou quoi ?

— Vous savez, on est moins difficiles de nos jours. »

Je ne sais pas ce qu’il allait dire ou faire, je ne le saurais jamais. Une dalle de carrelage s’abattit sur son crâne. Je me souviens uniquement du bruit. Un son lourd, sans résonnance. Ashâ avait sans doute voulu l’assommer, peut-être, en tout cas le mec ne se releva jamais. Elle se retourna immédiatement pour vérifier que son acolyte ne se pointait pas, ce qui me permit d’en profiter pour ramasser l’arme du type qui gisait par terre, recroquevillé dans une position étrange.

« Donne-moi ça, m’ordonna-t-elle.

— Non, à moins que tu ne me rendes ce qui m’appartient. »

Elle leva la tête et souffla. Une expiration courte pour évacuer le surplus de pression qui commençait à monter.

« Je te l’ai dit, je ne pars pas d’ici sans avoir récupéré ce dont je t’ai parlé.

— Putain ! En quoi ce truc est si important ? »

Ce qui devait arriver arriva, l’autre débarqua. « Fred ? » Cette fois, Ashâ n’eut pas le temps de se planquer. Lorsque le gaillard remarqua que deux inconnus armés habitaient la pénombre et encadraient son compagnon en vrac au milieu, ça dégénéra immédiatement. Il tira le premier. Je réussis à me mettre à l’abri d’un côté, Ashâ, dans la direction opposée ; difficile pour lui de viser les deux. Je m’apprêtais à lui rendre la pareille quand une balle éclata son front. Quelqu’un venait de lui exploser la cervelle et ça n’était ni moi ni Ashâ. Une autre personne se tenait désormais à la place du regretté pote du regretté Fred. Droite comme un « i », bonne musculature. Même si ce super héros sorti de nulle part nous avait sauvé la mise, je préférai rester dans mon coin, dissimulé au milieu des fragments éparpillés d’une ancienne cabine d’essayage.

« Ashâ ? » Je n’en fus pas sûr à cent pour cent, mais la voix ressemblait à celle du type qui m’avait interpellé quelques minutes plus tôt, durant ma petite escapade sur les toits de la ville.

Elle se redressa, en marmonnant et en pestant ; sans doute à mon encontre. « Tu vas bien ? poursuivit l’inconnu.

— Ouais, ça va, répondit-elle en se massant l’épaule. Où est Roméo ?

— Il est planqué un peu plus loin. C’est lui ? ajouta-t-il, en me désignant d’un hochement de tête. »

Je ne distinguais pas correctement son visage, mais je suis presque certain qu’Ashâ leva les yeux au ciel, au moment de son acquiescement désespéré. Sans surprises, lui aussi nous invita à nous presser. Évidemment, ma réplique ne changea pas, je devais rentrer chez moi. Cependant, j’étais à peu près sûr d’une chose : personne n’occupait mon logement. Les multiples détonations auraient immédiatement rameuté le reste de la troupe et personne n’arrivait.

« Ils ne sont peut-être pas dans ton appart, mais ça ne saurait tarder, m’expliqua Ashâ, qui avait deviné mes pensées. Les coups de feu sont rares dans le quartier, ajouta-t-elle en guise de ponctuation.

— Je ne vous demande pas de venir. »

Étrangement, elle adopta un ton plus doux. Je crois qu’elle cherchait à m’amadouer. « Écoute, je sais que tout ça est en partie à cause de moi, mais là tu nous mets vraiment tous en danger.

— Je vous l’ai dit, je peux me débrouiller seul. »

Elle évacua une fois de plus la pression qui l’habitait, puis invita à son ami à rejoindre le fameux Roméo, jusqu’à ce qu’on revienne. Il suivit son conseil et Ashâ et moi nous rendîmes à l’entrée de mon immeuble. La clarté soudaine nous obligea à plisser les yeux. La rue était déserte. En général, ça s’agitait davantage en fin de soirée. Je n’ai jamais compris pourquoi une certaine heure passée, des personnes ressentaient le besoin d’alerter tout le monde de leur présence en criant ou chantant plus que de raison – l’alcool sans doute. J’imagine aussi que les deux cadavres retrouvés plus tôt avaient poussé les traînards habituels vers des quartiers adjacents, plus tranquilles pour le moment. Impossible toutefois de savoir si quelques âmes perdues avaient été témoin de notre incartade ; quoi qu’il arrive, personne n’avait pu prévenir qui que ce soit. Teddy employait peut-être des pigeons voyageurs pour communiquer plus rapidement, on restait quand même loin de l’efficacité du téléphone.

L’entrée du bâtiment était juste à côté. On s’y faufila. Je renouais immédiatement avec l’odeur caractéristique de ma cage d’escalier. Le visage d’Ashâ trahissait son dégoût, de mon côté, j’éprouvais une évidente satisfaction à rentrer chez moi. Sur le palier, je remarquai la porte entrouverte. Je ne me souvenais plus si je l’avais fermée ; pas surprenant, étant donné mon état du moment. Ashâ adopta une fois de plus son allure combative. Elle cala la crosse du fusil au creux de son épaule et passa la première. Elle appuya son pied contre le chêne qui séparait mon intimité et le reste du monde et pointa son canon vers l’avant. J’assurais ses arrières, le pistolet à la main, prêt à intervenir. Comme rien ne se produisit, elle s’aventura la première. Je la suivis en jetant des regards réguliers derrière nous. Nous progressions à petits pas. J’étais sur mes gardes, pourtant mon rythme cardiaque ne s’emballait pas. Je crois que je n’avais pas peur et, à ce que je pouvais constater, elle non plus.

L’appartement n’était pas grand, les pièces peu nombreuses. Lorsque nous fûmes certains que personne ne nous attendait pour nous trancher la gorge ou nous trouer le bide, je fermai derrière nous. Le son du verrou de la porte nous apporta instantanément un sentiment de sécurité. Dans une autre vie, je lui aurais servi un verre et nous nous serions installés dans mon canapé avant peut-être que le destin (ou l’alcool, une nouvelle fois) ne nous pousse à nous explorer davantage, malheureusement, le destin (encore lui) en décida autrement. J’observai mon « chez moi » dévasté. Les hommes de Teddy s’en étaient donné à cœur joie. Tout était renversé, déchiré, arraché. Je ne sais pas trop ce qu’ils cherchaient. À vrai dire, je ne possédais rien qui ait une valeur suffisante à leurs yeux. Peut-être souhaitent-ils dénicher une photo pour me reconnaître ou quelque chose qui pouvait établir un lien entre moi et Ashâ ? En tout cas, ils avaient laissé un beau merdier. Je sentais ma compagne du moment un peu tracassée par l’ampleur des dégâts. « Désolée », lâcha-t-elle, finalement, sans doute forcée de manifester une once de compassion à mon égard. « Pas grave », répondis-je simplement, éprouvant également une sorte d’obligation à la déculpabiliser. Après tout, elle ne m’avait pas demandé de descendre pour venir à son secours, elle n’avait d’ailleurs jamais émis le moindre signe de détresse. J’avais pris la décision seul et j’en subissais à présent les conséquences.

Elle jeta un œil à la fenêtre, cette même fenêtre qui avait fait basculer ma vie encore quelques heures plus tôt. Elle semblait pensive. Je m’apprêtais à intervenir quand elle se retourna brusquement. « Bon. Alors, qu’est-ce que tu as de si important à récupérer ? J’espère qu’ils ne l’ont pas bousillé, vu l’état de l’appart.

— Je ne crois pas. »

Je filai vers ma chambre. Je débarrassai à la va-vite ce qui traînait sur le sol et m’accroupis à un endroit bien précis. Ashâ m’avait suivi et m’observait, probablement en se demandant ce que je trafiquais par terre. Je glissai mes doigts entre les rainures du vieux parquet et délogeai une latte, puis une autre qui l’avoisinait. J’ôtai ensuite un morceau de carton jauni par les années. Il était là, juste en dessous, toujours intact. Je caressai sa surface et enlevai la fine couche de poussière déposée dessus avant de l’attraper. « Tu te fous de moi ? »

Je savais qu’elle ne comprendrait pas.

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