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Nathan se pensait à l’abri dans cette rue, quel idiot ! J’imagine qu’il se sentait en sécurité partout de toute façon. On ne peut pas offrir le pouvoir à n’importe qui, la plupart finissent toujours par servir leurs intérêts. Qu’est-ce qu’il fabrique ? Je me demande bien pourquoi il devait absolument revenir ici. « Bon. Alors, qu’est-ce que tu as de si important à récupérer ? J’espère qu’ils ne l’ont pas bousillé, vu l’état de l’appart.

— Je ne crois pas. »

Voilà qu’il s’agenouille, il va peut-être se mettre à prier… Non, Alex est plus malin que ça. Qu’est-ce qu’il a bien pu planquer sous ces lattes de parquets ? Une arme ? J’allais lui rendre son fusil, trop encombrant, je préfère un gun, un truc plus léger. Quoi ? Il plaisante là ? « Tu te fous de moi ?

— Je te l’ai dit, je ne t’ai pas demandé de m’accompagner. »

Qu’est-ce que c’est que ça ? Un cahier ou je ne sais quoi, un tas de papelards empilés depuis des années, bref, une chose inutile. En tout cas, rien qui justifie de risquer sa vie. Peu importe, honnêtement, y a-t-il encore quelque chose qui vaille le coup de risquer sa vie, à part la vie elle-même ? La liberté peut-être.

« Tu ne peux pas comprendre, me lance-t-il immédiatement.

— Ça, c’est sûr. On a failli crever pour du papier.

— Je ne pouvais pas quitter cet endroit sans l’emporter. »

Le machin est plus épais qu’un dictionnaire, des morceaux de feuilles chiffonnées dépassent de tous les côtés. Il n’a pas remarqué que l’une d’elles était tombée. S’il s’aperçoit que quelque chose manque à ses petites affaires, monsieur est foutu de vouloir revenir. Je la ramasse. C’est une photo. Une gamine. Seize ou dix-sept ans ; pas plus. Sa fille ? Non, ça m’étonnerait. Il n’est pas si vieux que ça. J’imagine qu’il a entre quarante et cinquante ans, un type comme lui n’aurait jamais fait un gosse en plein milieu de ce merdier. Une victime ? J’ai lu pas mal d’histoire dans le genre, la bibliothèque de Teddy est pleine de bouquins policiers – coucher avec ce connard devait bien me servir à quelque chose. Si ça se trouve, je me traîne un taré depuis la veille, un pédo qui photographie ces victimes et les range tranquille dans son cahier rempli de trophées. En même temps, les pellicules de pola en bon état ne courent plus trop les rues ; j’en ai vu quelques-unes chez Teddy, lui aussi archive sans doute ses conquêtes dans un journal, quoiqu’il soit plus du style à les coller au mur, histoire de profiter d’une vue d’ensemble, ça lui ressemble plus – putain de psychopathe ! À moins que ça ne soit une trace de son ancienne vie, le truc est bien poussiéreux ; sûrement planqué là depuis un bail. Je ne sais pas trop. Pourquoi il serait descendu faire la peau de mes présumés agresseurs dans ce cas ? Entre collègues, ils se soutiennent, non ? Peut-être pas, en fait. Ça leur renvoie plutôt l’image de ce qu’ils sont. Il ne l’a pas supporté et les a dézingués pour faire taire la petite voix dans sa tête : « t’es comme eux Alex, un enfoiré de pervers ! » Il sort, les tue, me voit, mâte mes seins qui s’agitent sous son nez, et sa petite voix revient : « Vas-y ! Je suis sûr qu’elle sera d’accord. » Il me suit en songeant au moment opportun où il prendra son tour, avant que toute cette histoire ne parte en vrille et qu’il pense que je me suis fait la malle. Et merde ! Et moi je ne me suis rendu compte de rien. Quelle conne !

« Rends-moi ça ! »

Ce con a failli l’arracher. J’ai l’impression de ne plus le reconnaître. Ses yeux sont différents, plein de colère. La honte qu’il éprouve sans doute.

« Qui est-ce ? lui demandé-je presque en criant.

— Mon passé t’intéresse maintenant. »

Je dois l’obliger à cracher le morceau. Dès qu’il avoue, je lui fais vivre l’enfer. Allez Alex, confie-moi tes tourments, je me chargerai d’expier tes péchés. « Qui est cette fille ? Qu’est-ce que c’est ? Que contient-il de tellement important ?

— Toute ma vie. »

Toute ta vie de cinglé, ouais ! Va falloir m’en dire un peu plus si tu ne veux pas finir le cerveau en bouilli. « Ta vie de malade, hein ? C’est ça ? Cette gamine, tu l’as violée et assassinée froidement, comme toutes celles que tu caches là-dedans avec toutes les autres, pas vrai ? » Son visage change, il a l’air perdu. T’inquiète pas Alex, tu seras vite libéré du poids qui pèse sur ton esprit malade.

« Mais qu’est-ce que tu racontes ?

— Me prends pas pour une conne, j’ai tout compris !

— C’est ma petite sœur ! T’es complètement tarée ! »

Sa petite sœur, c’est ça ouais ! Il insiste en plus : « Elle a à peine quinze ans sur cette photo.

— OK. OK. Et pourquoi tu ne me filerais pas ton petit journal si tu n’as rien à cacher ? »

Il souffle. Il est agacé, mais me tend l’objet. Je l’attrape et j’enfonce mon cul sur le lit défoncé par les types de Teddy. Je pose le fusil à côté de moi avant qu’il s’apprête à me rejoindre. « Toi, tu bouges pas ! », lui lancé-je en redressant l’arme vers lui. Qu’est-ce qu’il croyait ? Qu’on allait s’installer tous les deux et parcourir tranquillement l’histoire de son passé de détraqué ! Il recule en levant les yeux au ciel. J’ouvre la pièce à conviction à la première page. Le temps l’a jaunie. Un mot est inscrit dessus : « Que ce journal soit le témoin d’une vie bien remplie. Bon anniversaire. Papa et maman. » Les pauvres, s’ils savaient ce que leur fils est devenu. Alors, quand monsieur a-t-il décidé de rejoindre le rang des violeurs en série ? 9 Septembre 2022 « Cher journal, je ne m’attendais pas à recevoir ce genre de cadeau, à vrai dire, j’aurais préféré un nouveau jeu vidéo, mais maman dit que ça me sera plus utile. Je ne sais pas. D’habitude, j’écris sur des feuilles, comme ça je n’aurais plus besoin de les agrafer. » Vaut mieux que j’aille mater un peu plus loin, l’innocence de l’enfance le préservait encore. Là ! Voilà ! 18 mai 2026 : « Je ne sais pas quoi faire. Léa veut qu’on se voie après les cours. À ce qui parait, elle me kiffe. Genre big crush. Ça me stresse. Je fais quoi si elle veut qu’on se mette en couple ? » Bon, manifestement nous avons eu une adolescence très différente, on n’a clairement pas eu les mêmes préoccupations. Je passe plusieurs pages. Novembre 2036 : « Je n’ai aucune nouvelle de mes parents et de Louise depuis des mois. Au début, mon téléphone fonctionnait de manière intermittente, mais c’est terminé désormais. En ce moment, j’évite de sortir, les rues sont dangereuses. Heureusement, je me suis constitué un stock de boîtes de conserve suffisamment tôt ; ça prend de la place, mais ça me rassure ; j’ai également emmagasiné des céréales et d’autres trucs qui ne périment pas. Pour l’eau, c’est un peu plus galère, les coupures sont de plus en plus régulières. J’ai acheté de gros bidons que je remplis quand c’est possible. » Il a collé une photo sur la page de gauche. Deux enfants en train de déballer des cadeaux sous un sapin. Une dame est à côté d’eux – la maman, je suppose. Elle sourit. J’imagine que le père est derrière l’appareil. Les gamins sont jeunes, le garçon doit avoir douze ans, la petite sept ou huit. Je le reconnais malgré le temps qui sépare le gosse du type adossé contre le mur en face de moi. Elle aussi a conservé les mêmes traits, moins d’années se sont écoulées entre cette image et celle qui s’est échappée du journal intime. Je relève les yeux, lui observe le sol. Alex en a bavé. Il a vu son monde s’écrouler. Moi, je ne m’en suis pas trop rendu compte, tout du moins, j’en ai gardé un vague souvenir. Je me demande ce qui lui est arrivé par la suite.

« Alors ? Satisfaite ? Je peux récupérer ce qui m’appartient ? »

Je referme l’objet avec soin et je le lui rends. Il me fait comprendre qu’il souhaite également retrouver son fusil à pompe. Je lui remets dans la foulée, il me l’échange contre le pistolet qui me correspond davantage. Il chope un sac à dos et y glisse son journal intime, puis fouille son appart malgré le désordre ambiant. Il me confirme que c’est un malin, les gars n’ont pas trouvé la plupart de ses cachettes. Alex fait le plein de munitions et de bouffe ; il emporte aussi quelques fringues. Il se change sans prendre la peine de s’isoler. Il est maigre, mais plutôt bien bâti, du genre secos – pour être gras de nos jours, il faut y aller.

« C’est bon ? Monsieur a terminé ? On va enfin pouvoir se mettre en route ? » Il ne me répond pas, sans doute un peu vexé par mes suspicions soudaines. Je n’ai pas l’intention de m’excuser. Comment j’aurais pu deviner ? Dans ce genre de situation, ce sont rarement les gentils qui gagnent. Je suis malheureusement certaine qu’en proportion le nombre de violeurs a augmenté dans le monde ; sans compter l’impunité qui doit régner sur tout le globe.

On sort enfin. Discret. Heureusement, personne n’est encore là. Ce coin est vraiment merdique, je ne sais pas pourquoi il y est resté tout ce temps. Le centre est plus propre, plus habitable. C’est là que vivent Teddy et l’essentiel de la communauté. En tout cas, ceux qui souhaitent demeurer sous la protection du « bien vénéré roi » ! Je le moque, mais son système fonctionne relativement bien. Les gens cultivent, entretiennent, rénovent. L’électricité et l’eau courante équipent certains bâtiments ; uniquement des lieux à usages publics bien sûr, les bains par exemple. Je mets de côté la tour de Teddy – un seigneur use toujours de certains privilèges. Ici, c’est différent, la zone n’est pas aménagée, c’est encore le cas pour de nombreux quartiers. Les citoyens y sont soumis aux mêmes règles, mais la clique de Teddy y traîne moins, à part pour venir se défouler et enchaîner les conneries. C’est leur terrain de jeu, on peut dire. Ceux qui comme Alex choisissent de vivre dans ces lieux sont souvent des marginaux, des personnes qui préfèrent rester dans leur petit coin et prendre leurs décisions seuls. Tu parles d’une illusion ! Pour l’instant, on les laisse tranquille, mais s’ils ont besoin de bras, personne ne pourra refuser, c’est comme ça. Et c’est ce qui se produira un jour ou l’autre, dans ce quartier ou ailleurs. Teddy projette de réhabiliter la ville petit à petit en formant quelque chose de nouveau. Parfois, j’avais l’impression qu’il était sincère et puis je constatais les faits, les trucs passés sous silence, les passe-droits, les accès de colère de son frère qu’il couvre systématiquement. Chaque fois que je lui mettais le nez dans ses contradictions, il m’expliquait que c’était nécessaire, que ce monde était tombé dans le chaos à cause du laxisme et surtout de cette idée stupide selon laquelle nous serions tous égaux. Tout ce que j’ai compris, c’est qu’on n’est jamais libre dans cette ville. On ne peut plus sortir, à moins de payer son dû envers le royaume, des heures et des heures à contribuer au renouveau de cette ville. Autant dire que c’est très compliqué. Il faut se nourrir, se laver, s’habiller… et ça, ça coûte, ça s’ajoute à votre note. La plupart s’en accommodent, beaucoup sont heureux ici. J’imagine que c’était le cas aussi au moyen-âge, le peuple faisait avec, il n’avait pas le choix. En ce qui me concerne, c’est terminé, je sais que je n’épongerai jamais ma dette, j’aime mieux crever que d’y retourner.

Le chapitre suivant arrive bientôt, promis !

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