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On est bien mieux seul, j’en suis sûr maintenant. De toute façon, je crèverai bientôt, ça ne fait aucun doute, et personne ne sera là pour s’en préoccuper ; ni ami – je ne suis pas certain d’en avoir jamais eu –, ni enfant – j’aurais fait un piètre père –, ni femme – aucune n’aurait été prête à me supporter de son plein gré. Si. Peut-être mon chien. J’ai adopté beaucoup de chiens. Les clébards sont plus compréhensifs. Ils se foutent pas mal que vous soyez un connard violent, un salopard. Tant qu’ils ont trouvé un maître qui remplit leur gamelle et leur file deux ou trois caresses le soir et le matin… à ce moment-là, vous êtes l’être le plus important à leurs yeux. Ils tueraient pour vous.

J’ai tué parfois. Jamais pour quelqu’un, jamais pour m’amuser, juste parce qu’il le fallait. Pas seulement pour me défendre, dans ce cas-là, je serais mort depuis des lustres. Non. Aujourd’hui, si vous n’êtes pas capable de tuer pour montrer que vous êtes le patron, vous êtes à la merci des autres. Il y a longtemps que je n’ai pas tué quelqu’un. J’aperçois des groupes traverser une ou deux fois dans l’année. Quatre, cinq personnes ; pas plus. Dans ce cas, je m’écarte. Je suis trop vieux pour jouer les cadors. En général, ils ne font que passer. La vie est dure ici. Dure, mais pas difficile. Tout est authentique. La nature ne ment pas. Quand il fait froid, il fait froid ; quand il pleut, il pleut. Il faut juste tendre l’oreille. Écouter ses murmures, ses cris ; sentir son mouvement ; contempler sa beauté, multiple, sans chichis. Si vous êtes de son côté, elle vous protège ; si vous luttez, elle vous balaie ; vous expulse. Non. La nature ne ment pas. Bien sûr, elle a ses humeurs, mais elle ne change pas. Moi, j’ignore si j’ai changé. Peut-être. Je suppose que le Teddy d’autrefois regarderait celui d’aujourd’hui avec un peu d’étonnement. Il me dirait sûrement « Qu’est-ce que t’as foutu ? T’étais le roi. Maintenant, tu ressembles à un clodo ou un homme des cavernes. C’est quoi cette barbe ? T’es un animal ? » Il n’aurait pas tort sur tout. Je suis probablement redevenu une bête. Quoique, je lui balancerais certainement qu’à l’époque, j’en étais déjà une. Je suis simplement passé d’un jeune loup à un vieil ours. Trente ans à vivre dans cette espèce de toundra, je ne pouvais pas devenir grand-chose d’autre. Un mal pour un bien. Je ne regrette pas d’être arrivé ici. Bien sûr, je ne l’ai pas accepté tout de suite. J’ai d’abord pensé à me venger. À détruire cette garce et cet abruti ! Puis j’ai compris. Les jeunes loups sont aussi en danger. Il ne suffit pas de faire peur pour imposer le respect. Le mâle alpha est toujours une cible. Il attise les jalousies, les convoitises. Je n’ai jamais revu Ashâ, mais si je suis un ours aujourd’hui, c’est assurément à cause d’elle.

Ashâ n’a jamais été comme les autres, c’est sûrement pour cette raison que je m’y suis attachée. Elle présentait une beauté assez commune, pas le genre des bimbos qui frappaient à ma porte à l’époque. Attention, elle était mignonne. Plutôt jolie, même. Elle avait des formes. Ce qu’il faut, là où il faut, comme on disait. Mais ça n’était pas ça, qui m’attirait chez elle. C’était cette lueur qu’elle avait dans les yeux. Quelque chose que peu de personnes possèdent. On peut appeler ça de l’intelligence. Je ne sais pas. Je pense que c’est un truc qui va au-delà. L’intelligence est dans la tête, elle, ça vibrait dans tout son corps.

Je l’ai connue assez jeune. Elle devait avoir quoi ? Seize ans ; à vrai dire, elle l’ignorait autant que moi. À l’époque, je commençais à gérer les affaires comme on dit. Mon frère était toujours de ce monde. Il y avait Malek également. À trois, nous étions invincibles. Un trio craint par tous. On avait mis la main sur un stock d’armes un an avant. Pistolets, fusils d’assaut, grenades, protections en tout genre. Un putain d’arsenal ! Nous y sommes allés par étapes. Un homme à la fois. J’étais fougueux, c’est sûr, mais pas de nature à me précipiter. Un homme pressé, ça fait connerie sur connerie – une femme aussi d’ailleurs ; la bêtise n’a pas de genre. Il ne nous a pas fallu longtemps pour gérer la ville. Quelques-uns ont résisté bien sûr – nous n’étions pas les seuls à être armés –, mais une victoire ne se joue pas sur la puissance. La stratégie. C’est tout. La stratégie. Je n’ai pas beaucoup de qualités, mais je possède au moins celle-là : je suis un stratège. J’anticipe. Je pense. Je réfléchis. Sans doute, moins maintenant, je ne m’occupe plus de grand-chose. De rien, à part de moi, en fait. Ashâ en a bavé avant que je la trouve. Enfin, qu’elle me trouve. Elle a débarqué en pleine nuit. Elle avait faim et soif. Je l’ai tout de suite eu à la bonne. Je lui ai filé une chambre et à bouffer. Je l’ai laissée tranquille quelques jours. Accueillez les gens avec un bâton et vous êtes sûr qu’ils n’auront qu’une ambition, c’est de vous rendre les coups que vous leur avez portés. Offrez-leur dans un premier temps ce qu’ils veulent et ils seront redevables ; on a rarement envie d’assassiner celui qui vous a tendu la main – en tout cas, pas immédiatement.

J’ai d’abord fait en sorte qu’elle se sente bien. La communauté était organisée. Nous nous attachions à ce que tout aille pour le mieux et c’était le cas. Nous punissions sévèrement tout écart ; ça suffisait à calmer tout le monde. Pas de démocratie ; pas d’élection participative ; pas de décision commune – enfin, à part entre Malek, mon frangin et moi. Démocratie… Quel concept stupide ! Il n’y a que les hommes pour inventer ce genre de débilité. Le pouvoir au peuple ? Chaque fois que le peuple s’empare du pouvoir, c’est pour écharper ses congénères et les remplacer. Ils nomment ça « révolution ». Moi, j’appelle ça « recommencement ». L’histoire se répète indéfiniment ; c’est comme ça. Soit, vous y trouvez votre place, soit, quelqu’un d’autre s’en occupe. J’ai trouvé celle d’Ashâ. Malheureusement, elle ne l’a jamais acceptée.

Pourtant, je n’ai pas eu à la forcer beaucoup. Au départ, j’avais l’impression d’apprivoiser une panthère ou un tigre ; un mot ou un geste de travers, et c’était le coup de griffes assuré. Mais avec le temps, elle s’est adoucie. À peu près… Un félin reste un félin. Imprévisible et sauvage. Heureusement, affectueux aussi. Nous nous sommes vite rapprochés. Ça ne m’empêchait pas de voir d’autres filles ; j’étais assez insatiable à l’époque ; moins que la rumeur le prétendait toutefois. J’ai pas mal joué avec ça. Ça faisait partie du mythe. La réalité n’intéresse personne ; elle ennuie tout le monde. Contrairement à ce que beaucoup pensaient, je n’en ai jamais forcé aucune ; du moins, pas au sens où l’on peut l’entendre. Simplement, je leur offrais certains avantages dont elles avaient du mal à se priver. Je sais que ça a choqué. Ça ne change rien. J’ai mené ma barque à ma manière. Pourquoi j’aurais fait différemment ? La morale ? Tu parles ! La morale de quoi ? De qui ? Si Dieu existe, je passerai un sale quart d’heure ? La vie, c’est ce qu’on en fait, un point c’est tout. Il y en a qui s’en sortent, d’autres non. C’est comme ça. On peut pleurnicher, penser que c’est dégueulasse, c’est comme ça. J’ai croupi des années, sans rien à bouffer, qui ça inquiète ? Qui ? Tout le monde s’en tape. Chacun sa merde.

Ashâ a fini par se plier aux règles, comme ses concitoyens. Il a fallu du temps, mais elle s’y est faite. Un certain moment, du moins. Je crois que ça a commencé à foirer quand elle est tombée enceinte. C’était pas la première. Elle ne le supportait pas. Je lui ai pourtant expliqué qu’il serait à l’abri, que cet enfant ne manquerait de rien ; un fait plutôt rare étant donné le contexte. Mais elle s’en foutait. Elle voulait s’en débarrasser le plus vite possible. « Un gamin dans ce monde, jamais ! » J’ignore ce qui me prenait à l’époque. Sur ce point, j’étais véritablement un crétin. Il faut savoir apprendre de ses erreurs. Le pouvoir m’est monté à la tête. J’espérais repeupler la planète avec mon sang. Je m’imaginais supérieur aux autres. Un vrai petit con. Elle s’est enfuie. Oh ! Certainement pas pour l’élever seule. Quelqu’un lui avait parlé d’une personne capable de l’aider. Elle l’a trouvé. Moi aussi. Dommage pour lui.

Si j’étais arrivé plus tôt, j’aurais peut-être été indulgent, mais là… Violence, virulence, véhémence ! Vivre avec cette vermine dans ma ville. Non. Le type en a bavé avant de voir l’enfer. Je n’étais pas tendre, mais j’étais droit. Cette enflure profitait de la détresse de ces femmes. Il ne les aidait pas, il leur octroyait ce qu’elles étaient infoutues de se faire, juste pour assouvir ses fantasmes de dégénéré. Elle l’a haï, elle m’a haï aussi.

Après cet évènement, rien n’a plus été pareil. Je croyais naïvement qu’elle s’en remettrait ; que si je la couvrais d’or, elle se rapprocherait à nouveau de moi. Ce que j’étais stupide ! Au bout d’un moment, j’ai opté pour une méthode différente ; j’ai lâché la bride. Je lui ai expliqué que je la comprenais, qu’elle avait besoin de temps, que c’était normal. J’ai supposé que ça avait fonctionné. J’imaginais vraiment qu’après un an, elle avait jeté l’éponge. Tu parles ! J’ai réalisé trop tard. Ashâ n’espérait qu’une chose : récupérer ces foutus codes pour se tirer ! Je n’avais jamais songé que cette histoire se retournerait contre moi. Je dois dire que j’étais plutôt fier de cette invention. Les codes. Je souris en y repensant. Même si à un moment, je me suis beaucoup moins marré. Tout le monde rêvait de les posséder. Je les ai remis à certains d’ailleurs. Ah ! Ceux-là, ils se la racontaient comme il faut ! C’était le but, je ne le cache pas. Je souhaitais qu’ils se sentent importants ; différents des autres. En s’imaginant avoir toute ma confiance, tous me le rendaient au centuple. Malheureusement, l’être humain est loin d’être parfait. Bien sûr, je ne l’ai pas découvert avec cette histoire, je me doutais bien que certains profiteraient de la situation, mais je n’avais pas pensé à elle. J’ai mésestimé sa détresse, son besoin de fuir. Ashâ était sans doute beaucoup plus intelligente que la moyenne ; ça ne l’a pas empêchée de tomber dans le panneau. Elle a exploité ses charmes. Qui n’y aurait pas succombé ? En tout cas, certainement pas ce gros crétin de Nathan. Je le savais légèrement benêt, pas très futé, néanmoins, je l’envisageais relativement obéissant. Toucher à Ashâ. Il a sûrement cru que je n’aurais rien vu. Tout le monde était au courant qu’elle voulait se faire la malle. Une fois disparue, comment établir un lien avec lui ? Résultat, il s’est fait dézinguer. Quel abruti ! Ce qui me chagrine le plus, quand j’y repense, c’est qu’il a embarqué Jo là-dedans. C’était un gamin qui avait du potentiel. Dommage que la bêtise soit plus contagieuse que l’intelligence. Enfin. De toute façon, si l’autre ne lui avait pas explosé la tronche je m’en serais chargé. C’est comme ça. Sinon. C’est le bordel assuré. Remarque. Ça n’a pas empêché le foutoir qui est arrivé par la suite.

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