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Le matin suivant, je me réveillai en toussant comme un dératé. En bon gentleman, j’avais laissé mon manteau à la belle pour me réserver les courants d’air et les frissons qui les accompagnent – je suis fragile de la gorge. J’ouvrai péniblement les yeux. Un soleil blafard encore timide me révélait le sombre décor qui accueillit notre court sommeil. J’étais étendu au milieu des décombres de ce qui semblait avoir été un jour une entreprise de services à la con ; probablement commercialisait-elle une quantité de trucs inutiles ; comme quatre-vingt-dix pour cent de ce qui existait à l’époque. Bizarrement, je n’y étais jamais venu. J’étais pourtant à quelques pâtés de maisons de mon appartement. Cela dit, je n’eus pas vraiment le sentiment que l’adresse était à retenir. J’observai les bureaux sens dessus dessous et les ordinateurs fracassés, démantibulés pour en extraire les quelques grammes d’or ou de silice emprisonnés des années plus tôt. Le lieu avait dû être visité des centaines de fois.

Je massai mon crâne pour accélérer mon réveil difficile. L’atmosphère était calme, certainement à cause de l’heure. Je me levai en gémissant un cri de douleur étouffé. Ma jambe était bien entaillée ; le bras, ça allait. Je devais nettoyer la plaie où c’était l’infection assurée. Je conservais un flacon d’alcool à quatre-vingt-dix chez moi,  planqué bien sûr ; certaines âmes désespérées sont prêtes à tout pour picoler, même si le remontant doit leur foutre en l’air le tube digestif. Restait à savoir comment retourner le chercher sans attirer l’attention. Je pensais qu’Ashâ me filerait un coup de main. Après tout, c’était bien ce que j’avais fait pour elle, non ?

Cependant, je constatai immédiatement qu’elle n’était plus auprès de moi. Je décidai de sortir de la planque pour la retrouver. Peut-être s’était-elle mise en quête du petit-déjeuner ? pensai-je, un peu naïvement. Cette simple évocation me plongea dans un passé lointain, impalpable tant il me semblait irréel.

Je suis né le 22 juillet 2013. Un bel été, il paraît. Enfin, selon les considérations de l’époque évidemment. Maintenant, c’est autre chose. À cet instant, on vivait encore dans une maison en banlieue avant que mon père ne soit muté en ville. On possédait un petit jardin, un barbecue… Quand le temps s’y prêtait, on s’installait sur la terrasse. Mon père buvait son café en lisant son journal. Moi je mangeais mes céréales bourrées de sucre, au grand désespoir de mère, qui n’arrêtait pas de pester contre ces « saloperies » et tous ces industriels qui foutaient en l’air la planète. Je devais avoir six ou sept ans. Autant dire que toutes ces histoires ne me passionnaient pas beaucoup. Je me souviens que mon père se moquait d’elle parce qu’elle continuait d’en acheter. Je suppose qu’au fond, elle voulait surtout me faire plaisir. Ces enfoirés n’hésitaient pas à titiller la corde sensible. Ils rendaient les gamins accros et après, aux parents de se démerder. Pas étonnant qu’on en soit arrivés là.

Je cherchai Ashâ un peu partout, en prenant garde d’être discret, les types de la veille pouvaient débarquer n’importe quand pour finir leur job. L’hypothèse me paraissait toutefois peu probable, quelle personne serait assez bête pour s’éterniser où l’on a perdu sa trace ? Enfin, c’est probablement ce qu’ils devaient penser. En ce qui me concernait, je m’imaginais plutôt malin. Au bout d’une heure d’investigation, je me fis à l’idée : la belle s’était tirée, avec mon fusil, mon manteau et les cartouches qu’il contenait. Voilà à quoi ça mène de jouer les preux chevaliers au service de la veuve et l’orphelin, me dis-je en posant mes fesses sur un bloc de béton tagué de tant d’écritures qu’il en était devenu impossible d’en déchiffrer une seule. Je demeurai assis quelques minutes avant de percevoir les bribes d’une conversation. Deux hommes approchaient.

La petite troupe d’hier soir n’avait sans doute pas distingué mon visage ni pu observer le détail de ma tenue, cependant, je préférai éviter d’expliquer les raisons de ma présence à cet endroit. Je fonçai à l’intérieur dans l’espoir de dénicher un escalier qui me conduirait sur les toits. Je souffrais. Chaque pas déchirait ma peau meurtrie. J’avançais malgré tout, avec prudence, sans pour autant traîner.

Par chance, je découvris une embouchure. Jadis, une porte la fermait. J’ignorai où elle se trouvait à présent ; peut-être servait-elle de table ou de toiture, à vrai dire je m’en fichais. J’empruntai les marches de bétons, en maudissant Ashâ et tous ceux qui la pourchassaient, et arrivai enfin devant une issue, malheureusement, scellée. Je m’effondrai, frustré, épuisé par l’ascension.

J’essuyai finalement mes larmes de gamin paumé et regardai autour de moi. Je finis par dénicher un gros tube d’acier, suffisamment costaud pour démolir le cadenas rouillé qui m’empêchait de progresser. Je savais que l’impact alerterait mes éventuels poursuivants, néanmoins, c’était ça où patienter des heures ici, en incluant le risque qu’ils débarquent tout de même. Je m’apprêtai à frapper puis pensai à entourer ma nouvelle arme d’un morceau de tissus pour étouffer le bruit. Je sacrifiai ma chemise et tentai mon premier coup. À côté bien sûr. Je n’ai jamais été bon en travaux manuels. Malgré mon stratagème pour minimiser la propagation du son, un grand vacarme avait retenti. Je retentai ma chance, sans succès. Je voulais crier, mais m’abstins ; le voisinage se serait plaint. Je brandis à nouveau le métal quand j’entendis des pas. Quelqu’un montait. Cette fois, je rassemblai mes forces et aiguisai ma concentration. Je n’avais plus le droit à l’erreur.

Le tube fracassa le boîtier qui céda sous l’impact et tomba sur le carrelage. Je le savais, je venais de donner l’alerte. Je poussai la porte et débouchai sur une autre pièce. Une échelle encore en place permettait d’accéder au toit. Je grimpai sans attendre en ravalant ma peine, puis traversai le lanterneau brisé. J’étais enfin dehors. Je filai en avant sans regarder, en courant sur les gros graviers qui chantaient ma présence. Je manquai de trébucher quand j’entendis qu’on m’appelait : « Arrête-toi mon gars, on veut juste te parler ! » Je ne me retournai pas. J’enjambai le garde-corps et me précipitai sur la toiture de l’immeuble d’à côté. Trop raide. Je glissai comme une merde devant les yeux écarquillés de mes poursuivants. Par chance, je m’échouai sur un balcon. Sans réfléchir, je cognai la baie vitrée avec mon tube d’acier. Elle éclata en mille morceaux.

Je fonçai à l’intérieur, un vieux squat abandonné, comme la plupart des logements du quartier. Pas le temps pour la visite, je sortis rapidement pour atteindre le couloir. Une lumière vive m’aveugla aussitôt. Quelqu’un me collait une lampe en pleine tronche. J’essayai d’obstruer le faisceau avec mes mains pour tenter de l’identifier, tout en craignant qu’il ne s’agisse d’un gars de la bande à Teddy. Heureusement, pas du tout. C’était une femme drôlement attifée. Elle tenait un grand cabas rempli de babioles et baragouinait des trucs incompréhensibles en agitant sa loupiotte de poche. Je suppose que si elle m’avait entendu parler, elle se serait dit la même chose. Je décidai d’en finir avec notre conversation stérile et continuai de fuir. Il fallait que je me planque, mais pas ici.

Je dévalai de nouveaux escaliers. Retour au rez-de-chaussée. Je ne me dirigeai pas vers la rue, je préférai sortir de l’autre côté. Un parking privé où pourrissaient quelques bagnoles d’ex-privilégiés sûrement morts depuis longtemps. Quelques clodos – mais qui ne l’était pas à présent – s’en servaient désormais comme abri de fortune. Une clôture arrachée séparait le bitume d’un ancien jardin public. Je fonçai à travers la verdure ; une vraie jungle maintenant. Le feuillage épais fouettait mon corps et mon visage, griffés de temps à autre par les branches redevenues sauvages. Une douleur lancinante stoppa ma course. Je ne criai pas. Je laissai s’échapper quelques larmes, puis tenter de continuer, moins vite cette fois.

Je boitai jusqu’à l’autre bout du petit parc et débouchai sur une rue calme, sans personne à l’horizon. Mon torse était nu, mon pantalon lacéré par le verre et les débris. Je savais parfaitement où j’étais, mon appartement n’était qu’à deux blocs de là. J’ignorais si l’on m’y attendait. Peut-être. Peu importe, je pouvais dire adieu à ma vie sordide, merdique, mais tranquille. Les hommes de Teddy avaient certainement mené leur enquête. Quelqu’un m’avait sans doute reconnu ou a minima, avait constaté mon absence, ou – fait d’autant plus probable – avait dénoncé ce type qu’il trouvait bizarre depuis longtemps et qui, en plus, ne respectait pas les « règles » en vigueur. Les gens sont souvent prêts à tout pour quelques privilèges alors quand c’est pour survivre à la semaine suivante, le choix est vite fait.

Je m’approchai discrètement et pénétrai l’immeuble d’à côté par-derrière. Le rez-de-chaussée hébergeait autrefois un magasin de fringues pour femme ; pas une grande enseigne, une boutique de quartier dont je me demandais à l’époque comment elle subsistait ; ça s’appelait « quarante-quatre », je crois, en référence à la taille ou au numéro de la rue – peut-être les deux en fait. Désormais, l’endroit avait davantage l’allure d’un garage abandonné qu’au fer de lance de la mode pour les rondes.

Quelques sapes moisies gisaient au milieu des portants abîmés et des cintres entortillés. Je choisis une veste classique noire et un pull sombre. Pas le temps d’admirer mon look dans un miroir cassé, je ne ressemblais, de toute façon, probablement à rien.

J’avançai vers la vitrine brisée pour observer l’extérieur. Les cadavres des deux zigotos n’étaient plus là, mais apparemment, ça allait. Ma porte était à deux mètres à tout casser. Jouable. Je priai une dernière fois pour que personne ne m’attende quelque part et commençai à enjamber l’ouverture avant de sentir mon corps projeté vers l’arrière. Quelqu’un m’avait agrippé et m’entraînait à l’intérieur. Dommage. J’y étais presque. Je ne pensais même pas à me débattre, j’allais en prendre plein la tronche, je le savais.

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