5

Il roupille comme un bébé. Dans leur sommeil, tous les hommes ressemblent à des enfants. À croire que la violence et les peurs qui les animent disparaissent avec leurs rêves. Teddy m’attendrissait quand il dormait. Eh oui, lorsqu’ils songent, même les pires enfoirés s’effacent sous les traits des anges.

Lui, je ne le connais pas. Ce qui est sûr, c’est que ce con a foutu tous mes plans en l’air. Je ne peux pas trop lui en vouloir, pour une fois qu’un mec a de bonnes intentions ; je suis bien obligée d’avouer que ça ne court pas les rues. Bien sûr, je pourrais me tirer avec son fusil et le reste, mais bon, ça ne serait pas très correct ; le monde est suffisamment pourri comme ça. On n’est pas très loin de chez Roméo et Rodolphe. Je pense qu’ils m’aideront, il déteste Teddy et sa clique autant que moi. J’aurais préféré éviter de mêler d’autres personnes à mon histoire, malheureusement, je n’ai plus vraiment le choix, rien ne s’est passé comme prévu. Je m’assure que la voie est libre et je viens le rechercher. Le jour n’est pas encore levé, mieux vaut que je me dépêche. Ils nous cacheront quelques heures, après, ça sera chacun pour soi. Je ne sais pas ce que ce type s’est mis en tête. Désolé pour lui, mon chemin se tracera en solo.

Alex, j’embarque ton matos. T’inquiète pas, je le ramène très vite, finis ta nuit tranquillement.

Il sourit comme s’il m’avait entendu. Il va sucer son pouce si ça continue.

Putain, ce que je suis contente de me tirer de cet endroit ! Je ne comprends même pas comment j’ai fait pour y passer tant de temps. Qu’est-ce qu’on a tous à vouloir squatter le chaos ? C’est débile, non ? À part les terrains de culture – une fois de plus, gérés par Teddy – et les quelques jardins publics laissés en friche, il n’y a que du béton abîmé, des briques écroulées, de l’acier démantelé ; tout est démantibulé, détraqué. Ce monde reflète le désespoir de nos âmes flétries. Ce qui me manque le plus, c’est l’horizon. J’ai l’impression de tourner en rond dans une maquette cassée. Parfois, j’étouffe, alors je grimpe sur les toits pour me calmer. Tôt, le matin, le soleil caresse les ardoises, les tuiles et la tôle – c’est beau comme le réveil de celui qu’on aime ; avant de se souvenir de tout ce qui nous agace chez lui. Je préfère les fins de journée d’été, douce et longue. L’atmosphère vous enlace. Une étreinte muette et chaleureuse qui vous fait espérer des lendemains meilleurs. Puis vient la nuit, noire comme le cœur de ceux qui luttent. Difficile de savoir si le bonheur existe encore quelque part. Est-ce qu’il a seulement existé ?

 

Il n’y a pas grand monde qui traîne par ici. Les gens oublient certains lieux. Pourquoi ? Je l’ignore. Les mauvaises ondes peut-être. En ce qui me concerne, ça m’arrange. Je me niche au creux des ombres, file les ruelles sombres. Les sons s’évaporent sous mes pas discrets.

J’entends quelque chose. Deux hommes discutent. Leurs voix sont basses, mais ils ne chuchotent pas. Se planquer, se cacher, toujours. Mes poils se dressent et mon cœur s’emballe ; une respiration et je détale. Pas loin. Je dois les observer, savoir qui c’est ; m’assurer qu’ils ne tomberont pas sur Alex. S’il se fait choper… Mieux vaut ne pas y songer.

Ils s’approchent. Ils rient.

Je me glisse dans un recoin et m’enveloppe. Un bout de tissus, une loque. Le truc pue la mort. Je retiens mon souffle et ravale un haut-le-cœur.

« J’adore ces promenades matinales. Ça me revigore. Pas toi ?

— Si. C’est désert à cette heure-ci. On n’oublie que tout ça existe. »

Je ne vois rien à travers ce truc, en plus j’étouffe. Ils n’ont pas l’air de nous chercher. Je dois retirer ça. Putain, je vais gerber. « Argh ! »

« T’as entendu ?

— On dirait qu’on n’est pas si seul en fait.

— J’ai l’impression que ça venait de ce côté.

— Laisse tomber. Sûrement quelqu’un qui a mal dormi.

— Je vais quand même jeter un œil.

— Attends. Je t’accompagne.

— Non. Reste ici. Je reviens tout de suite.

— D’accord, mais prends ça. Et fais attention s’il te plaît. Je t’aime. »

Je t’aime ? Ça, c’est pas des gars de chez Teddy… Je connais cette voix. Merde, il arrive !

« Eh ! Stop ! Ne bougez pas ou je tire ! »

Fais chier ! Je suis baisée.

« Posez votre arme et tournez-vous lentement ! »

Fais ce qu’il te demande Ashâ. Pas le moment de déconner. Ces deux types n’ont pas l’air bien dangereux. Tout peut se dérouler dans le calme. On s’explique et chacun reprend son chemin. Ça va aller.

« Ashâ ?

— Rodolphe ? »

Putain, le bol ! Je ne les avais pas reconnus.

« Qu’est-ce qui t’amène ici ? Pourquoi tu te caches ? Toi, t’as encore fait une bêtise.

— On va dire ça, ouais. En fait, je vous rendais une petite visite.

— Tu es toujours la bienvenue chez nous. Viens. Roméo est à côté. »

La chance est avec moi pour une fois. Ceci dit, je préférerais éviter de traîner là, je suis loin d’être à l’abri.

« Ashâ ! » Roméo. Un type gentil. Je ne sais pas pourquoi, chaque fois que je le vois, il m’accueille comme si c’était le plus beau jour de sa vie. Il en fait un peu trop, mais bon, au moins, il manifeste un truc positif. Il a du mérite, les gays galèrent autant que les femmes. Non, je rectifie, les gays galèrent plus que les femmes. Je n’ai jamais trop compris pourquoi. Qu’est-ce ce que ça peut foutre qu’ils se roulent des pelles et se tripotent la nouille. De quoi les gens ont peur ? Sûrement qu’ils prennent le pouvoir et obligent tous les hommes à baiser entre eux. Interdiction formelle d’être hétéro ! La blague.

« Dis donc, t’aurais pas besoin d’une petite toilette ? Tu t’es frottée contre un cadavre ? » Il éclate de rire. Je souris. Ça fait du bien. « Tu me fais couler un bain ? J’arrive. » On se marre tous. J’en oublierai que ma vie est en sursis. « Plaisanterie à part, tu peux venir te rafraîchir chez nous. Ça ne sera pas un bain, mais tu te décrasseras, ajoute Rodolphe plus sérieusement – comme toujours.

— Je fabrique un savon, ma chérie ! Une merveille ! »

L’offre est tentante. De toute façon, mieux vaut éviter de batifoler dans les rues pour l’instant. En même temps, je ne peux pas abandonner Alex, il est sûrement réveillé maintenant. Va savoir comment il réagira en constatant qu’il est seul. En plus, je crois qu’il est blessé. Il jouait les durs, mais la plaie n’avait pas l’air jolie.

« Tu sembles tracassée.

— J’ai un service à vous demander.

— Bien sûr. Qu’est-ce qu’on peut faire pour toi ?

— T’as raison, j’ai fait une connerie. J’ai embarqué quelqu’un dedans et je ne peux pas le laisser comme ça. Il n’est pas loin. Il est un peu abîmé, il a besoin d’être soigné. Il faudrait qu’on reste la journée chez vous ; quelques heures, pas plus. Dès que la nuit tombe, on se tire chacun de notre côté. »

Leurs visages changent. Je capte pas si c’est de la compassion ou de l’inquiétude. S’il ne m’aide pas, ça sera vraiment compliqué. Roméo m’enlace et me réconforte. Il a l’air sincère. Rodolphe se retient davantage, ça passe plus par les mots avec lui : « On va t’aider. On te doit largement ça. Explique-nous où il se trouve, pendant ce temps, toi, tu te caches à la maison.

— Je vous accompagne. C’est plus simple.

— Te connaissant, je suppose que l’autre cinglé est à ta recherche. Mieux vaut ne pas risquer de te faire prendre.

— Vous ne le connaissez pas. S’il a bougé, vous ne le retrouverez pas et si Teddy l’attrape, je serai dans la merde autant que lui.

— Comme tu veux. »

Alex sait que j’ai les codes. Si Teddy le chope, il le fera parler d’une manière ou d’une autre. Il renforcera l’accès aux portails et j’aurais fait tout ça pour rien. Non. Je le récupère, on fonce chez Roméo et Rodolphe et cette nuit je me fais la malle, une bonne fois pour toutes. Évidemment, en espérant qu’une patrouille ne débarque pas là-bas. C’est peu probable, mais possible ; mes amitiés sont discrètes, pas inconnues.

 

Voilà. Je refais le chemin à l’envers. Le soleil est plus haut, désormais, la lumière n’est plus mon amie. On n’a croisé personne pour l’instant, pourvu que ça dure. Rodolphe a l’air soucieux. Il m’aide, mais ça le perturbe. Ma fuite risque de peser lourd sur sa vie. Décidément, tous ces hommes à mon service me feraient presque penser que je me suis trompée sur le compte de l’humanité. Peut-être existe-t-il encore un espoir.

« C’est ici. » Pas de bruit. J’espère qu’il est toujours là. Malheureusement, dans le cas contraire, je ne pourrais plus rien pour lui. « Je préfère que tu attendes discrètement », me suggère Rodolphe. En fait, ça sonne plus comme un ordre. Il poursuit : « On ne sait pas qui va nous accueillir. Ils l’ont possiblement déjà retrouvé. S’il n’a pas bougé, on lui expliquera que tu es avec nous, sinon on racontera qu’on cherchait du matos, OK ? » J’accepte, il n’a pas tort. Je me planque dans le bâtiment d’à côté. Plus sûr. Pourvu qu’il n’y ait pas d’embrouilles, le mec a l’air plutôt imprévisible. J’ai son arme, je suis au moins certaine qu’il n’allumera pas mes potes.

Qu’est-ce qu’ils fabriquent ? C’est long.

Bong !

Ah merde ! C’était quoi ce bruit ? On aurait dit une cloche. Un truc en métal, un son cinglant étouffé, je ne sais pas trop. En tout cas, pas un crâne défoncé, ça, c’est tristement silencieux.

Bing !

Merde ! Ça a recommencé, encore plus fort. Putain ! Qu’est-ce qu’ils foutent ? J’espère qu’ils n’ont rien. S’il leur arrive quelque chose…

« Arrête-toi mon gars, on veut juste te parler ! »

C’était Rodolphe. Aucun doute. Lorsqu’il s’adresse à quelqu’un qu’il ne connaît pas, il prend toujours ce ton exagérément masculin. Comme s’il avait besoin de prouver une virilité de pacotille. « Mon gars », ça ne lui ressemble pas du tout, ça sonne faux. Il a la carrure, par contre, la gestuelle et les mots, c’est pas ça. Trop poli. Normalement, c’est plutôt une qualité, mais quand on vit au milieu des sauvages, la courtoisie peut être un vilain défaut.

Je me doutais que j’aurais dû y aller. Pas le choix, je dois sortir observer ce qui se trame.

Mais ? Mais qu’est-ce qu’il fiche encore ? Je rêve ou il vient de s’écrouler sur un balcon. Ce con a failli se tuer. Il faut que je le rattrape. Je crois qu’il est assez bête pour retourner chez lui.

Je le course, écrase le bitume à toute allure, esquive un poteau, puis un autre, saute un muret, jump au-dessus d’une poubelle éventrée, avale les trottoirs sans regarder. Hop ! Je fonce et fends le vent ; un objectif : l’attraper.

 

Retour à la case départ, en mode envers du décor. J’espère qu’il n’a pas été assez stupide pour se présenter à sa porte. Plus question de me montrer, je me plaque contre la façade façon ninja. Ma main à couper qu’ils sont déjà chez lui, un voisin curieux l’a probablement balancé. Ils ne sont sûrement pas nombreux, mais un seul suffit.

Alex ! Te voilà. Il s’enfonce dans le magasin d’à côté. Apparemment, les femmes adoraient ce genre d’endroit. Des beaux habits, pleins de fringues. Tu rentrais, tu choisissais et tu raquais pour un t-shirt, un pantalon, et plein d’autres trucs, puis tu revenais un mois plus tard et tu recommençais. Il y en avait encore quand j’étais gamine, mais je ne m’en souviens pas ; je ne me souviens pas de ce monde-là. C’est une vieille qui m’a raconté. Je trouve ça tellement débile. T’as des sapes, pourquoi t’en veux des nouvelles ?

Je dois le choper avant les autres. Il ne m’a pas capté. Hop ! Colback dans la main, canon sous le menton. Viens par là, mon garçon !

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