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Il y a des jours où le destin semble vous sourire. Encore étendu sur votre lit moelleux, couvert de soie et de satin, le soleil chatouille vos paupières et vous caresse le visage, la respiration douce d’une femme effleure votre poitrine, tandis que les fesses tièdes d’une autre s’écrasent dans la paume de votre main. Allongé dans votre chambre luxueuse, vous ouvrez les yeux. Tout est réel. Il ne s’agit pas d’un rêve, mais de l’existence que vous avez choisie, bâtie à la force de votre courage et de vos convictions. Nombreux étaient ceux qui désiraient ma place, peu, ceux qui s’en étaient donné les moyens.

Je n’ai jamais eu l’intention de subir ma vie. Mon père disait toujours que je n’étais pas né avec une cuillère en argent dans la bouche, mais que si j’en voulais une je n’avais qu’à me bouger le cul et bosser. À l’origine, on n’était pas pauvre, plutôt du genre bas de la classe moyenne, mais comme tout allait de travers, ça n’était pas facile tous les jours, surtout les dernières années avant que tout se mette à déraper. Tout jeune, je ne m’en rendais pas vraiment compte, mais en grandissant, j’ai très vite compris ce qui se passait. Les grèves, le chômage, les dérèglements climatiques, les manifs pour tout… Ce qui est sûr, c’est que ça râlait. Au bout du compte, mes parents trimaient pour s’en sortir, obligés de multiplier les petits boulots et courir après les missions intérim, malheureusement, ça n’a pas suffi à nous maintenir à flot. On a d’abord vendu la voiture. Trop chère. Le prix du carburant s’est envolé du jour au lendemain. Au départ, mon père nous avait certifié que ça redescendrait, d’après lui, ça finissait toujours par baisser. Je l’entends encore : « C’est leur truc, nous faire gober que les puits de pétrole sont à secs pour qu’on s’habitue à raquer. Vous laissez jamais embobinés les enfants. » Puis il refourrait le nez dans son téléphone, lobotomisé par les conneries diffusées en boucle sur les réseaux sociaux. Sauf que c’est jamais retourné à la normale, le tarif n’a pas cessé de grimper et tout est parti en live. Les prix ont augmenté et tout le monde s’est mis à galérer davantage. On ne savait plus comment s’en sortir. Mes parents s’engueulaient tout le temps. Et puis un jour, mon père a découvert que ma mère tapinait. D’après elle, c’était le seul moyen pour qu’on bouffe. Nécessité fait loi comme on dit. Lui ne trouvait plus de taf et picolait, il fallait une solution, ça a été la sienne. Il a pété un plomb et l’a cognée. Quand mon frère a constaté ce qu’il lui avait collé, il est devenu dingue ; daron ou pas, il lui a démoli la tronche. Le lendemain, notre vieux s’est tiré. Je ne l’ai jamais revu. Il m’a juste laissé sa casquette élimée qu’il ne quittait jamais. Elle contenait un petit mot à l’intérieur : « Je ne m’inquiète pas pour toi, tu vas t’en sortir. Papa. » Je savais que ce message m’était adressé, à qui d’autres il aurait pu dire ça. Ma mère ? Non, ça va de soi. Mon frangin ? J’ignorais s’il lui en avait voulu, mais je connaissais son opinion : « Ton frère est un raté. C’est comme ça. » Quelques mois plus tard, ma mère est tombée malade. Une saloperie vénérienne, il y en a sûrement un que la nouvelle aurait réjoui. Autrefois, ça se soignait plutôt bien, mais notre monde avait déjà trop changé.

Du coup, on s’est retrouvé tous les deux. Avant, on nous aurait collés en famille d’accueil – moi en tout cas, mon frère était majeur –, mais désormais, qui s’en serait soucié ? Alors, j’ai suivi le conseil de mon père, j’ai bossé. À seize ans, j’ai monté mon premier business, évidemment, avec mon frangin. C’était depuis longtemps un caïd dans le quartier. Il pouvait te casser la mâchoire, simplement parce que tu l’avais regardé de travers. Heureusement, avec moi, c’était différent. « Toi, je t’écoute, tu sais de quoi tu parles. On est du même sang, hein ? À seize piges, t’as avalé plus de pages que tous ces abrutis réunis. T’en as dans le crâne, ça se voit. Tout le monde le voit. » Il me faisait confiance, malgré mes trois ans de moins que lui. On formait une bonne équipe. L’embrasement de la société nous profitait, plus c’était la merde, mieux on s’en sortait. À cette époque, mes ambitions demeuraient toutefois limitées. On se débrouillait correctement – étant donné le contexte –, mais rien à voir avec ce que j’ai vécu plus tard ; ça allait, ce qui n’était déjà pas si mal. Et puis Malek s’est rapproché de nous. Une montagne. Immense et silencieux. Pas le genre à discuter beaucoup, juste assez pour nous convaincre. Mon frère et lui étaient en primaire ensemble, quand tout se passait encore à peu près normalement, ça avait facilité le dialogue. À ce moment-là, il traînait avec une bande avoisinante, pas vraiment rivale, chacun fricotait dans son coin, mais il voulait s’investir et son groupe ne lui offrait pas de véritable opportunité. Lorsqu’il a parlé des trois mousquetaires, j’ai su que sa caboche était pleine, il lisait ; une qualité devenue rare. Il s’est ajouté à notre duo et là, on a commencé à construire notre réputation. Jusqu’à ce que tout nous appartienne ; jusqu’à ce que tout m’appartienne. Mon royaume. Une ville rien qu’à moi.

Mon territoire s’étendait sur une dizaine de kilomètres carrés ; une agglomération totalement redessinée au moment de sa conquête. Chaque issue était barricadée. Barbelés, barrières, planches, tôle… tout pouvait servir à marquer la frontière avec le reste du monde. Les cités limitrophes s’en étaient accommodées, négociations avec les plus forts, intimidation et menaces avec les plus faibles. Chacun chez soi en somme. Ce qui n’empêchait pas les échanges commerciaux, tout ça était bien encadré. Pour entrer, les badauds devaient montrer patte blanche et courber l’échine. Même si au départ j’accueillais les âmes perdues à bras ouverts, j’avais imaginé un cérémonial, les gens me prêtaient serment et allégeance. Je satisfaisais mon ego et j’offrais un sentiment d’appartenance. Nous nous étions mis tous les trois d’accord, j’occupais le trône. Un symbole au départ, nous décidions ensemble, cependant, mes lectures m’avaient convaincu que les nations les plus puissantes avaient toujours été menées par une personnalité singulière. Ce genre de chose s’installe naturellement, j’ai pris ma place, ils ont pris la leur ; un chef et ses généraux. Je savais que mon frère s’y était contraint, j’ignorais toutefois le ressentiment qui le rongerait plus tard. Pourtant, il n’aurait pu en être autrement. Très tôt, j’ai plongé le nez dans les bouquins, lui dans la gnole. Je suis malgré tout obligé d’avouer que sans ses accès de nervosité et son appétit pour la violence, je ne serais pas arrivé, là où j’étais. Quand le chaos envahit votre environnement, mieux vaut tenir un rottweiler en laisse plutôt qu’un vulgaire caniche.

Ainsi, les journées finirent par se ressembler. Tous les matins, je me délectais d’une douche chaude, un privilège dont je profitais égoïstement. Mon petit-déjeuner était frugal. Les beaux jours j’enfilais un t-shirt, un blouson léger, un jean et une paire de baskets ; les mauvais, j’optais pour un caban et je troquais les sneakers contre des bottines plus solides. Dans tous les cas, ce qui ne changeait pas, c’était la casquette ; moi non plus je ne la quittais jamais. Grâce à elle, tout le monde me reconnaissait, un signe distinctif que personne ne se serait imaginé copier. J’y tenais comme un gosse à son doudou. Stupide ! S’accrocher aux objets ne sert à rien à part à vous rendre dépendant. Tout ça, c’est terminé depuis longtemps, désormais je n’ai plus d’attaches, ni humaines ni matérielles, ma vie est beaucoup plus simple. Malheureusement, je l’ai compris bien trop tard. Je voulais tout et j’ai tout perdu, y compris la casquette et Ashâ.

Je me souviens de ce jour où les gars sont venus me chercher pour m’expliquer ce qui s’était passé. Ces imbéciles n’avaient pas osé me déranger pendant la nuit, préférant débarquer le matin, alors que le soleil avait bien entamé sa course. « On a un problème. » Ça devait ressembler à quelque chose de ce genre, une annonce tremblotante, dénuée de toute forme d’assurance. C’est ça d’être craint, vous n’imposez pas seulement le respect, vous provoquez la peur. Pas besoin d’arborer des muscles hypertrophiés ni d’être immense, les gens doivent simplement savoir de quoi vous êtes capable. Mon frère est arrivé à peu près à ce moment-là. Il avait sans doute déjà avalé quelques centilitres de bière maison, si ce n’était pas l’espèce de whisky alambiqué qu’il fabriquait lui-même. Il m’a salué du haut de son mètre quatre-vingt-dix, puis il s’est installé en retrait pour me laisser traiter l’affaire. En le voyant, les mecs se sont mis à frissonner. Si je véhiculais un certain effroi, lui terrifiait littéralement l’assemblée. J’ai inspiré longuement et j’ai contemplé le ciel sans rien dire, puis je me suis approché de celui qui avait parlé. J’ai enroulé mon bras autour de son cou – il était un peu plus petit que moi, mais beaucoup plus costaud. Je lui ai posé une question : « Est-ce que tu as le sentiment d’avoir fait de ton mieux ? » Toute sa peau s’est empourprée. Ses acolytes nous observaient en se demandant ce qui allait lui arriver. « Je ne sais pas Teddy, je…

— Tu ne sais pas ? »

Le mec n’était plus loin de faire dans son pantalon, moi, je me sentais invincible, j’avais l’impression d’être un dieu. Je me suis tourné vers les autres membres de cette bande d’incapables. « Qu’est-ce que vous en pensez ? Vous croyez qu’il a fait de son mieux ? » Ils se sont contentés de balancer la tête sans prendre trop de risques. J’ai souri et je l’ai lâché. Je me suis accroupi et j’ai fait mine de réfléchir. J’ignorais la teneur du problème, mais étant donné leur attitude, ça ne sentait pas bon. Au bout d’un moment, je me suis frotté les mains et je me suis relevé. Au départ, je n’ai rien dit, j’ai laissé le silence parler pour moi, finalement j’ai poursuivi : « Alors, qui s’est donné le plus à fond dans cette histoire ? Qui a vraiment le sentiment d’avoir fait de son mieux ? » Je pensais qu’ils la fermeraient tous, mais non, un petit malin s’est détaché du groupe. À vrai dire, je le connaissais assez mal, mais son visage ne me revenait pas ; un freluquet arrogant recruté par un lieutenant. Il s’imaginait sans doute m’impressionner, se faire une place et prendre du galon. Il s’est approché l’air convaincu et m’a balancé : « Teddy… Je vous assure, on a fait le maximum avec les gars, on sait que c’est important. » Il était très maigre, les muscles secs, un nerveux. Il me dépassait bien d’une tête. J’ai plongé mes yeux dans son regard naïf. Un rictus maladroit étirait ses lèvres pincées. Le temps s’est arrêté et mon front s’est enfoncé dans sa mâchoire. Un coup de boule puissant et impromptu. Il est tombé net. Quelques-unes de ses dents étaient pétées, il pissait le sang sans comprendre ce qui lui arrivait. Lorsqu’il s’est redressé, mon pied s’est écrasé dans sa figure déjà abîmée – par chance pour lui, on était dans les beaux jours, la semelle de mes baskets était plutôt douillette. Pour être honnête, à cet instant, je me demandais encore comment j’allais m’en occuper. En fait, la teneur exacte du problème m’échappait, mais tu ne venais pas me voir en me racontant que t’avais fait de ton mieux s’il y avait un souci. C’était aussi simple que ça, sinon, c’était le grand n’importe quoi. C’était ma façon d’agir, je m’imaginais juste et impitoyable. Je m’apprêtais à le laisser récupérer, quand cet abruti s’est remis à causer la bouche en vrac : « Pardon, Teddy, je t’assure qu’on ne pouvait pas faire autrement, le type avait un fusil à pompe… » Il n’acheva jamais sa phrase, mon frangin s’est jeté sur lui, l’a attrapé par les cheveux et lui a fracassé la tête sur le bitume. Une fois, deux fois, jusqu’à ce que sa chair se fonde avec le sol. C’était comme ça avec Etan, vif et imprévisible. Il a essuyé ses mains sur son t-shirt souillé, à cracher par terre en scrollant les autres avec ses yeux vitreux, et est reparti vaquer à ses occupations. Je les ai regardés ; très calme. Après ça, les mots ont coulé d’eux-mêmes, les gars m’ont raconté que Nathan et Jo étaient morts et qu’Ashâ avait filé dans la nuit, aidée par ce fameux type armé d’un fusil à pompe. J’ignorais qui c’était, mais je savais déjà que, non seulement, le mec s’était donné la permission de posséder une arme sur mon territoire et de s’en servir, et qu’en prime, il s’était tiré avec celle qui m’appartenait.

Il y a des jours où le destin semble vous sourire, méfiez-vous-en comme de la peste.

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