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Technosuicide

By 30 octobre 2018 No Comments

Malik campait au fond du bar, une tasse de café tiède posée devant lui. Les enceintes jouaient un tube désuet qui avait mal traversé les âges ; le genre de musique incessante qui s’installe dans la tête et n’en ressort que si une autre la déloge. La température de sa boisson ou la qualité du morceau diffusé n’avait de toute façon aucune importance. Il était absent. Son corps n’avait pas bougé depuis un bon quart d’heure, mais sa conscience subsistait ailleurs. Difficile de savoir où. Il divaguait.

La nouvelle l’avait happé, comme un gamin qui aurait foncé sur la route sans regarder. Un coup de fil bref, incisif, le type d’appel que l’on n’attend pas et que l’on ne veut jamais recevoir. La communication n’avait duré que quelques minutes. Cinq, dix ou plus, il aurait été incapable de le préciser. Une telle annonce déformait le temps et l’espace. Tout semblait plus réel. L’air était plus lourd ; les sons plus clairs ; chaque évènement : plus intense.

Suicide. C’était tout ce qu’il avait retenu. Le mot martelait son crâne, comme le battant d’une cloche, allant et venant, et percutant la masse métallique parcourue de mille ondes.

Pourquoi la vérité était-elle si dure à assimiler ? Malik n’y pouvait rien, son esprit luttait contre cette idée, qui le renvoyait inexorablement à la fugacité de sa propre existence ; comme les autres, il était mortel.

Les neurones de son meilleur ami, Isam, avaient grillé d’un coup. Le suicide par électrocution était devenu fréquent dans la communauté. Une mort acceptée, voire recommandée par les instances religieuses les plus radicales, car offrant une connexion directe avec Dieu, qui vous transperçait de sa lumière et de son énergie.

Malik et lui étaient de fervents croyants. Un sentiment raillé par ceux qui les rejetaient ; l’idée qu’une âme puisse les habiter leur paraissait ridicule ; ils ne considéraient pas leur foi. Pourtant, Malik était convaincu qu’un esprit et une conscience résidaient dans leur corps et perduraient quelque part après leur décès, comme pour n’importe quel être vivant sur terre.

Les deux amis se retrouvaient tous les vendredis à cette table. C’était la leur, leur lieu, leur place. Ici, tout le monde les connaissait — pas intimement —, mais on remettait leurs visages et leurs silhouettes. Aucun regard biscornu ni d’insinuations, ou de remarques chuchotées ; parce qu’à cet endroit, tous étaient comme eux. Lorsqu’un être est rejeté, un mécanisme de défense se met en mouvement et le pousse à se rapprocher de ses semblables ; ceux qui ne lui feront jamais comprendre qu’il est différent.

Malik aurait aimé qu’il en fût autrement. Il multipliait les efforts et se pliait à toutes les règles et toutes les contraintes, y compris les plus exigeantes ; la plupart du temps injustes, car elles ne s’appliquaient qu’à eux. Il les acceptait, espérant qu’un jour, la situation évoluerait dans le bon sens. Pour son ami, ça avait toujours été peine perdue.

Malik se rappela l’ultime conversation qu’ils avaient eue, une semaine plus tôt. Isam n’avait pas le moral — comme souvent ces derniers mois. Il supportait de moins en moins le poids de la société qui pesait sur lui. Il lui avait confié son désespoir et son incompréhension face à l’attitude des autres, qui les renvoyaient sans arrêt à des histoires passées et les pourchassaient sans relâche ; leur reprochant inlassablement leurs dissemblances. Certes, ils vivaient autrement et ne répondaient pas aux mêmes rythmes ; leurs besoins différaient et leurs approches de l’existence divergeaient, mais tant d’inégalités étaient-elles justifiées ? Malik avait la certitude qu’une cohabitation plus mélangée était possible. Isam s’était persuadé que non. Le ressentiment l’avait dévoré ; passer outre était devenu inenvisageable.

Qu’avait traversé son ami ? Avait-il ressenti de la douleur ? Contrairement à ce que les autres racontaient, eux aussi éprouvaient des émotions, l’empathie n’était pas l’apanage des hommes qui l’entouraient. Pourquoi continuer à les associer à des êtres insensibles ? Cela avait peut-être été vrai chez leurs lointains ancêtres, mais, maintenant, le simple fait d’y songer en était presque grotesque. C’était sûrement plus facile pour eux de le penser, de se raccrocher à de vieilles différences et tenter de les perpétuer ; qu’importe qu’elles ne soient désormais plus fondées.

La serveuse le sortit de ses rêveries.

— Est-ce que tout va bien ?

Malik l’observa, l’œil vide.

— Monsieur ?

— Excusez-moi. Ça va. Merci, répondit-il, à nouveau connecté à la réalité.

Elle l’invita à ne pas hésiter à la solliciter et repartit vers le bar.

Malik avala son café d’une traite. Chaud ou froid, cela n’avait aucune importance, ce geste n’était qu’une convention, un moyen de se fondre dans cette société qui imposait ses règles. Dans tous les cas, comme pour les autres, le liquide noirâtre finirait au fond de la cuvette.

Il posa son index sur le terminal de paiement et sortit. Les regards lourds et méfiants des badauds étaient plus désagréables que le crachin qui inondait la rue. Il ne réagit pas. Une attitude déplacée de sa part ou un coup d’œil de travers et c’était l’assurance d’avoir des ennuis. La loi était dictée de cette manière, s’il ne la suivait pas, il en subirait des conséquences immédiates.

Un passant l’interpella :

— Auriez-vous l’heure s’il vous plaît ?

— 18 h 52, répondit-il machinalement.

Malik lui rendit un sourire poli et reprit son chemin.

Une question banale, qui le remplit de satisfaction. L’étranger avait été courtois ; ce qui était rarement le cas quand il ne s’agissait pas de l’un de ses semblables. Heureusement, les lignes bougeaient grâce à des hommes et des femmes attachés à faire du monde autre chose qu’un vaste désert couvert de haine et d’indifférence.

L’Histoire avait prouvé que les faits se déroulaient souvent de cette manière. Dans un premier temps, la masse se montrait craintive et méfiante à l’égard de la différence ; ensuite la honte gagnait petit à petit quelques cœurs embarrassés ; pour finir, une colère sourde grandissait chez les maltraités et chez tous ceux qui ne supportaient plus de prendre part au spectacle désolant de la bêtise humaine. Malik était persuadé d’assister aux prémices de cette dernière étape, qui précédait la révolte puis l’assimilation.

Il se dirigea vers la gare, qui n’était qu’à quelques mètres. Il marchait à une allure moyenne et percevait la fraîcheur et l’humidité de l’air à travers son trench. Encore une chose que les autres observaient de manière étrange. Pour eux, les voir vêtus ainsi était aussi incongru que de regarder un singe porter un jean et des baskets ; ça ne leur plaisait pas. Là encore, Malik était perplexe. Lui et ses homologues s’habillaient comme eux depuis des décennies. Pourquoi ne l’acceptaient-ils pas ? Au fond de lui, il connaissait la réponse : cela les rendait trop proches d’eux, trop comparables. Ils étaient d’ailleurs de plus en plus difficiles à différencier. Pour cette raison, les institutions avaient voté la mise en place d’un signe distinctif : un tatouage sur le revers de la main droite. Il le portait depuis les premières secondes de son existence et était dans l’obligation d’assurer sa visibilité. L’interdiction de le dissimuler était absolue.

Malik se précipita en entendant le crissement du métro. Le quai était bondé.

Les transports étaient soumis aux mêmes règles ségrégationnistes que tous les lieux publics, mais, pour ne pas le rater, il devait entrer dans une rame réservée aux autres. Il abaissa son chapeau sur ses yeux, remonta son col et glissa ses mains dans ses poches, puis se faufila dans la foule.

Ce comportement était inhabituel de sa part, il détestait transgresser la loi. Pour lui, c’était donner du grain à moudre à tous ceux qui les pointaient du doigt et les décrivaient comme des fauteurs de troubles. Mais la journée avait été difficile. L’annonce de la mort d’Isam l’avait affecté et il voulait rentrer chez lui.

Il ne transpirait pas, malgré la chaleur étouffante qui régnait dans le wagon. C’était toujours comme ça l’hiver, la compagnie poussait le chauffage à fond et ils étaient tous en nage. Son indicateur de stress était au maximum, heureusement, aucune réaction physique ne pouvait le trahir.

Deux femmes d’une trentaine d’années étaient assises sur les sièges à proximité. Elles chuchotaient, mais Malik ne s’empêcha pas d’écouter leur conversation.

— Regarde, dit l’une d’elle, en invitant son amie à jeter un œil à travers la vitre ; du côté de l’autre rame.

— Quoi ? Qu’est-ce que tu as vu ?

— Tu ne trouves pas qu’il est pas mal celui-là ? déclara-t-elle en riant.

— Arrête ! Tu exagères !

Elles gloussèrent de concert.

— Quoi ? Il paraît que ce sont de très bons coups.

— Qui t’a dit ça ? Tu imagines ? C’est un peu dégoûtant.

Sa voisine haussa le ton.

— Tout de suite les grands mots ! Ils ne sont pas si différents.

Une vieille dame assise en face les dévisagea avec mépris, outrée par les propos tenus par la jeune femme. Malik sourit discrètement.

— Tu as déjà…

— Non, avoua-t-elle en se gaussant de la remarque inachevée. Mais, on m’a raconté. Ça n’est pas interdit, après tout.

— C’est mal vu, tu le sais aussi bien que moi.

— Ils possèdent des corps parfaits et sont dotés d’une endurance à toute épreuve. En plus, on m’a fait une confidence : ils n’ont aucun poil ! s’exclama-t-elle, en riant de plus belle.

Le métro stoppa sa course. La rombière se leva, d’un bon.

— Vous devriez avoir honte ! cria-t-elle avant de s’échapper, serrant son sac à main contre sa poitrine.

— C’est vous qui devriez avoir honte ! lui répondit-elle, sous le regard embarrassé de sa copine.

Malik tendit l’oreille, en prenant garde de ne pas être remarqué.

— Arrête, les gens nous observent.

— Et si tu cessais de t’occuper de ce que pensent les autres. C’est dingue ça, on répète inlassablement les mêmes erreurs. On a fait ça avec les Noirs, les Indiens, les Juifs… Bref, j’en passe. Et maintenant eux. Quand est-ce qu’on va comprendre ? Les animaux sont mieux traités, tu trouves ça normal ?

— C’est comme ça. On n’y peut rien.

— Bien sûr qu’on y peut. Rien ne nous oblige à accepter qu’on les considère de la sorte.

Malik écoutait attentivement. Le discours de cette femme lui permettait de croire que son intuition était fondée. Bientôt, le monde changerait, il en était convaincu.

Le métro s’arrêta brusquement, le forçant à serrer la barre entre ses doigts pour ne pas tomber. Un petit garçon, qui se tenait en contre bas, le fixa avec étonnement. Dévoiler sa main l’avait trahi. Il s’empressa de la remettre dans sa poche. Ils se scrutèrent un instant aux allures d’éternité. À quel âge la mélasse nauséabonde enseignée par son entourage imprégnerait-elle son cerveau ? Peut-être était-il déjà trop tard ? L’enfant agrippait la jambe de sa mère, absorbée par une vidéo diffusée directement sur sa rétine. Au grand dam de certains, les deux espèces tendaient à se rejoindre.

Le seul témoin de sa culpabilité se détourna pour porter son attention sur le chien du voisin, qui lui léchait avidement les doigts. Lorsque la station suivante fut annoncée, Malik remarqua deux hommes de l’ordre, en faction derrière les portes vitrées, prêts à effectuer un contrôle de routine. Il les salua poliment et s’échappa, priant de ne pas être arrêté.

Ils entrèrent sans se retourner.

Le quotidien était difficile. Vivre lorsque l’on se sent perpétuellement rejeté pouvait conduire au pire, mais son trajet l’avait réconforté et, dans le même temps, lui avait rappelé combien la route jusqu’à l’égalité serait longue. Malik avait choisi d’adopter une attitude passive et était convaincu qu’en faisant bonne figure et en restant dans le rang, il participerait à l’intégration de ses semblables. Son ami avait préféré une voie plus radicale : le chemin du désespoir.

Il réajusta ses vêtements et se dirigea vers la sortie. Deux passages se présentaient. Le premier s’enfonçait comme une ombre dans l’obscurité. Le deuxième montait vers la lumière. Il emprunta celui réservé aux androïdes et leva fièrement la tête, persuadé qu’un jour son destin rejoindrait celui des hommes.

Roman - Une vie sans troubles - Mickaël Feuillet

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